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Les assassins sont parmi nous


 


«Sommes-nous tous des assassins en puissance ?» La question taraude l'Allemagne depuis Hannah Arendt et son Etude sur la banalité du mal, après le procès d'Adolf Eichmann au début des années 1960. A travers essais, romans et films, le pays ne cesse de s'interroger sur ce qui a pu pousser un des peuples les plus civilisés du monde à se transformer en «Tätervolk», en peuple d'assassins.

 

A l'occasion de la publication de la traduction allemande des Bienveillantes, l'apocalyptique roman de Jonathan Littell, le magazine de Hambourg Der Spiegel, sous le titre Die Täter, consacre un volumineux dossier à cette question: «Pourquoi autant d'Allemands sont devenus des meurtriers ?» Coïncidence, sort au même moment sur les écrans allemands Die Welle (La Vague), histoire d'une expérience scolaire dramatique sur la fascination et l'embrigadement que peut exercer le pouvoir: une dictature serait-elle encore possible aujourd'hui en Allemagne ?

 

«L'extermination des juifs d'Europe a été l'œuvre d'environ 200000 Allemands et de leurs complices. Un gros plan des assassins, comme tente de le réaliser l'auteur à succès Jonathan Littell, produit une image oppressante: la majorité des criminels n'étaient ni des sadiques ni des psychopathes, mais des hommes tout à fait normaux», prévient Der Spiegel en introduction.

 

«La question de savoir pourquoi les hommes tuent, pourquoi même les «meurtriers de masse» peuvent en même temps demeurer tout à fait humains et ordinaires, a été décrite par Jonathan Littell avec une puissance pour laquelle il n'y a pas d'autre exemple en littérature. L'absence d'émotion est selon lui la clé, peu de choses atteignent le psychisme du meurtrier.» Pour le magazine, la thèse de Littell, qui fait de Max Aue un fonctionnaire banal, pas antisémite, qui ne hait pas les juifs, contredit la thèse du chercheur américain Daniel Goldhagen qui, dans Les Bourreaux volontaires de Hitler, écrivait en 1985: «Tous les Allemands tout à fait normaux étaient poussés par une certaine forme d'antisémitisme qui les amenait à la conclusion que les juifs avaient mérité la mort.» Jonathan Littell, lui, fait dire à Max Aue, son narrateur: «Le véritable danger, surtout dans ces temps incertains, ce sont les gens ordinaires, sur lesquels l'Etat compte. Le véritable danger pour l'être humain, c'est moi, c'est vous

 

C'est un message tout aussi peu rassurant que délivre, dans le même hebdomadaire, la spécialiste des génocides Birthe Kundrus: «Nous sommes tous prêts à la violence.» Le point commun entre tous les génocides, en Europe comme au Rwanda, c'est le fait qu'un groupe humain considère un autre groupe comme responsable de tous ses maux. «Mais on ne doit pas s'imaginer que seule une petite élite au pouvoir conçoive cela et que le peuple suive les ordres. A l'époque du national-socialisme, il y a des gens qui s'efforçaient d'aller au-devant des intentions du Führer... La mobilisation idéologique ne réussit que là où il existe déjà un certain ressentiment, comme l'antisémitisme dans la société allemande d'avant-guerre.» Certes, l'histoire ne se répète jamais, mais «quand les conditions existent nous pourrions arriver à l'extrême limite de la violence. Nous ne sommes pas meilleurs que nos prédécesseurs

 

Alors, sommes-nous tous susceptibles de devenir des assassins? Ce jeudi sort le film allemand Die Welle, de Dennis Gansel, avec Jürgen Vogel dans le rôle de l'instituteur, sympa et charismatique, qui mène une expérience dangereuse pour expliquer la fascination de chacun pour le fascisme. La Süddeutsche Zeitung rappelle que «ce roman pour la jeunesse de Morgen Rhue [The Wave] d'où est tiré le scénario, est depuis des décennies une arme secrète éprouvée. Cet éternel best-seller est une lecture recommandée au deuxième degré, avec plus de deux millions d'exemplaires vendus uniquement en Allemagne. Une expérience scolaire réelle menée aux Etats-Unis [à Palo Alto] dans les années 1960 a donné lieu à une fiction: comment on élimine l'individualité, aligne ceux qui pensent autrement, gave dans la croyance au chef et propage le fascisme.» Un thème que l'on retrouve aussi dans Le Cercle des poètes disparus, avec Robin Williams. La Süddeutsche se demande si le film, en évoquant le danger de l'endoctrinement, mais sans aucune référence historique ou idéologique, en oubliant de souligner la nécessité de la vigilance, n'est pas une partie du problème plutôt que la solution.

 

«Effroyablement inintéressant, creux, ennuyeux et esthétiquement horrible», juge la Tageszeitung, pour les mêmes raisons: des bons sentiments, mais l'absence de point de vue du metteur en scène. Par exemple «l'idée que l'histoire peut être expliquée en dehors de tout contexte géographique ou de relations sociales, cela est significatif et fondamentalement faux». Le journal reproche aussi au film d'insister sur le caractère déterministe des comportements, comme si la sympathie pour une cause était la chose la plus naturelle du monde, tout en oubliant l'importance des caractères de chaque individu.

 

Source: Le Temps - jeudi 13 mars 2008