Mar

03

2015

"L'ombre d'Oltramare planant sur Genève me tourmentait"

Le romancier Yves Laplace publie " Plaine des héros". Un roman-enquête qui éclaire d'un jour nouveau la figure de Georges Oltramare, fasciste genevois et antisémite impénitent jusqu'à sa mort.

 

Georges Oltramare n'a pas fini de hanter Genève. En décembre dernier, dans le quartier des Pâquis, des inconnus ont remplacé une plaque de la rue Léon-Nicole par une fausse plaque au nom de Georges Oltramare, «président de l'Union nationale de 1932 à 1940». L'épisode semble donner raison à Yves Laplace qui, dans «Plaine des héros», écrit qu'Oltramare «colle à la peau» des Genevois. Dérangeant, déroutant, ce roman-enquête explore par des voies inattendues le roman familial du «Beau Géo» qui aimait les estrades politiques, les scènes de théâtre, l'esprit de cabaret et les femmes, mais pas les juifs.

Comment en êtes-vous venu à écrire ce livre autour de Georges Oltramare?

Après avoir traité dans mes livres d'un certain nombre de fous, d'illuminés, d'idéologues ou d'assassins, parfois imaginaires, parfois inspirés par des faits divers, j'ai eu l'idée de faire resurgir cette figure à la fois exécrable et fascinante. Depuis longtemps, l'ombre d'Oltramare planant sur Genève m'intéressait, m'interpellait, me tourmentait aussi. J'ai donc affronté ce tourment.

Qu'est-ce qui vous tourmentait chez cet homme d'extrême droite?

Bien entendu, j'espère n'avoir rien de commun avec lui sur le plan de la pensée ou de l'idéologie. Mais je me reconnais un certain nombre de goûts communs: Oltramare était passionné par la politique, il était auteur de théâtre et, à sa façon très discutable, également voltairien. Pendant deux ou trois ans, j'ai tourné autour de ce personnage. D'abord en me documentant. Puis en écrivant les dialogues à son sujet qui constituent le premier tiers du livre. J'ai imaginé une forme de dialogue intérieur entre «moi» et «l'autre» qui est lointainement inspirée par «Le neveu de Rameau».

Et c'est à ce moment-là que vous rencontrez le neveu d'Oltramare ...

En effet; Je l'ai rencontré tout à fait par hasard, par l'entremise de mon amie, et j'ai eu l'opportunité de faire avec lui le voyage en Russie qui, sous une forme et à une date transposées, est raconté dans la seconde partie du livre. Grégoire est né en 1942. Sa mère Elisabeth, elle-même fille d'un boyard moldave, l'a élevé avec un père légal souvent absent: Paul Dunant, ancien délégué de la Croix-Rouge fondée par son lointain parent Henry. A 17 ans, Grégoire découvre qu'il est en réalité le fils naturel d'un compositeur d'origine polonaise: Casimir Oberfeld, l'auteur d'une soixantaine de musiques de films, l'un des compositeurs attitrés de Josephine Baker, Maurice Chevalier, Mistinguett et surtout de Fernandel. Le père de ce Casimir était juif. D'un point de vue nazi, Casimir l'était donc aussi. Arrêté par la milice française et envoyé à Auschwitz, il est mort dans un des convois qui ont évacué le camp en janvier 1945. Mais Grégoire est aussi le neveu par alliance de Georges Oltramare et il va être en partie élevé par lui. Son histoire est très troublante. Elle nous apprend au sujet de Georges Oltramare des choses ignorées jusqu'à ce jour.

Cette rencontre imprévue avec le neveu de Georges Oltramare a donc réorienté le cours de votre livre?

Au-delà des années 1920-1930, elle va me conduire à m'intéresser davantage encore à la période de l'après-guerre. Je ne me suis donc pas seulement attaché à la figure flamboyante du leader fasciste, mais aussi à la figure du proscrit, du maudit, du collabo désigné comme tel: en 1947, la justice suisse l'a condamné à trois ans de prison pour son activité au service du Ille Reich et, en 1950, un tribunal français le condamne à mort par contumace. Grégoire a éprouvé une affection vive et indélébile pour ce père de cœur qui est entré dans sa vie et qui se trouve être Georges Oltramare. De son côté, l'oncle porte à ce neveu dont il connaît la part juive de ses origines une affection étrange et perverse. Sur le plan existentiel, cela éclaire d'un jour différent son rapport avec l'antisémitisme qui n'a pas été accidentel dans sa vie, mais constant jusqu'à sa mort. L'irrationalité de l'obsession antisémite explose au cœur même du roman familial. A l'âge de 17 ans, Grégoire doit comprendre que cet oncle aimé est le complice, de fait, de ceux qui ont tué son père Casimir Oberfeld.

Parfois, en vous lisant, on est malgré tout tenté de trouver ce «père de cœur» plutôt attachant ...

"Plaine des héros" est un roman-enquête, pas un réquisitoire. Ce qui m'intéresse c'est la complexité et l'équivocité de cette histoire-là. Si les fascistes ou les nazis étaient simplement des barbares et des gens sans cœur au sens courant du terme, peut-être serait-il moins difficile de les combattre ... En réalité, on ne se débarrasse pas d'un problème aussi grave que l'antisémitisme en caricaturant ceux qui en sont les porteurs. Parce qu'ils sont issus de la même humanité que nous. Entrer dans cette logique, ce n'est pas de la complaisance. C'est le travail du romancier.

Comment expliquez-vous la nature ambiguë, voire perverse, du lien entre Oltramare et son neveu Grégoire?

L'antisémitisme est une passion qui repose sur une fascination. On connaît toutes les considérations des antisémites sur «le peuple élu», sur le fait que les juifs seraient d'une certaine façon toujours plus intelligents. Une rivalité profonde est à l'œuvre  dans toute forme d'antisémitisme. Elle est déjà présente dans Le Pilori, le journal que George Oltamare avait fondé en 1923. A l'origine, il était plutôt mussolinien. En 1935, quand il est élu au Conseil national, on le surnomme d'ailleurs " le petit Duce de Genève" Mais son antisémitisme va se révéler beaucoup plus virulent et quérulent que ce- lui des fascistes italiens. C'est ce qui va le conduire à une franche collaboration avec le nazisme, dans un rôle de propagandiste: à partir de 1941, il anime à Radio Paris une émission intitulée «Les juifs contre la France». Sous le pseudonyme de Charles Dieudonné ... Ça ne s'invente pas!

On peut rapprocher ce Dieudonné-là de celui qui sévit aujourd'hui?

Oui, le même esprit cabaretier se retrouve sous d'autres formes. Je vous rappelle qu'Oltramare était un auteur de théâtre, souvent comique. Et «Les juifs contre la France» était un cabaret radiophonique. Il y a quelques années, en lien avec l'écriture de ce livre, j'ai assisté à un spectacle de Dieudonné à Genève et j'ai été pris de vertige: j'y ai retrouvé, avec les mots d'aujourd'hui, les mêmes jeux de mots antisémites qu'on lisait dans Le Pilori. J'ai senti le plaisir du public à s'approcher de ces zones sulfureuses et abjectes de l'obsession antisémite. Et je soutiens que c'était le même plaisir, moins coupable à l'époque, qu'éprouvaient les lecteurs et les auditeurs d'Oltramare.

Dans un dialogue de la première partie du livre, «moi» affirme qu'Oltramare «colle à la peau» des Genevois. Vous reprenez cette idée à votre compte?

Oltramare n'était pas seulement un chef d'extrême droite; il était aussi un libertaire et un anticonformiste. Il y avait chez lui un fond de tempérament râleur et isolationniste que l'on connaît bien à Genève. Il partageait cette gouaille protestatrice d'une certaine Genève populaire qui n'a pas disparu. Bien sûr, on ne peut pas soutenir que des mouvements populaires ou populistes comme le Parti des automobilistes ou le MCG seraient les héritiers d'une idéologie fascisante. En revanche, on peut dire que l'adhésion à de tels partis protestataires repose à peu près sur les mêmes mouvements d'humeur qui, avant-guerre, ont permis à Georges Oltramare de recueillir un assentiment populaire très large.

Plaine des héros, Yves Laplace, Fayard, 351p.

Source : Le matin Dimanche 1er mars 2015

 

 


 

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