Nov

03

2015

Matthias Küntzel : « Les idées pronazies sont toujours aussi vives dans le monde arabe »

L’origine nazie de l’antisémitisme dans le monde musulman est aujourd’hui très méconnue. Pourquoi?  Des éléments de réponse avec le professeur allemand, Matthias Küntzel, qui vient de publier un ouvrage précieux dont nous recommandons la lecture : « Jihad et haine des Juifs » (éditions du Toucan, 18 euros).

Actualité Juive : Dans votre ouvrage “Jihad et haine des Juifs”, vous expliquez très bien que l’islamisme radical n’a pas eu besoin de la création de l’Etat d’Israël pour développer une rhétorique antijuive. Mais alors d’où vient cette haine antisémite ? Pouvons-nous incriminer directement l’islam qui s’appuie sur certains textes très violents à l’égard des Juifs ?

M.K. : La haine pour des Juifs dans le Moyen-Orient est une idéologie hybride qui fusionne l'hostilité coranique à l’égard des Juifs avec l'antisémitisme européen fondé sur un racisme que l’on peut retrouver dans des « écritures saintes » comme “Les Protocoles des Sages de Sion”. Cette idéologie que j'appelle « l'antisémitisme islamique » n'a pas existé avant 1937 – date à laquelle l'Allemagne nazie a commencé à mobiliser des Arabes contre les Juifs pour empêcher la création d’un petit Etat juif suite au Plan Peel. Des documents d’archives montrent que les nazis ont directement transplanté leur haine raciste des Juifs dans le monde musulman. Ils se sont rendu compte qu'une certaine interprétation de l’Islam pouvait tout à fait correspondre à leur vision hostile des Juifs. En collaboration avec Hajd Amin el-Husseini, les nazis ont alors commencé à radicaliser la haine islamique des Juifs de la même façon qu’ils avaient auparavant radicalisé la haine chrétienne des Juifs en Europe. Leur outil principal était la propagande effectuée par la radio nazie diffusée en arabe et en perse tous les jours entre avril 1939 et avril 1945.

A.J.: Comment expliquez-vous que la dimension antisémite de l’islamisme radical ne soit pas mieux connue dans le monde occidental ?

M.K. : Une raison est ce que j'appelle « l’orientalisation » de l’antisémitisme dans le monde arabe ou musulman. Par exemple, la Charte antisémite du Hamas n’est pas prise au sérieux. Les Arabes sont condamnés à jouer le rôle des opprimés, et l’on cherche inlassablement des excuses. Une deuxième raison est que l’antisionisme s’est profondément enraciné en Europe – au point de devenir le dogme principal des politiques étrangères actuelles. Israël doit être responsable de la haine qui existe entre les Juifs et les Arabes. La défense d'Israël contre le Hamas ne peut pas être légitime. Il ne peut en être autrement car sinon l’ensemble d’un système s'effondrerait.

« L’antisémitisme arabe explique l’escalade au Moyen-Orient »

A.J.: De la même façon, l’impact du nazisme sur l’islamisme radical est trop peu souligné. Votre ouvrage vient ainsi très utilement combler une lacune. Mais comment comprendre ce « déni d’histoire » ?

M.K. : Ce refus a une histoire à part. La propagande de la radio nazie s'est arrêtée en avril 1945 mais cette haine antisémite s’est encore diffusée dans le monde arabe après cette date. Le 8 mai 1945 s’est traduit par une double division dans le monde. On sait que le monde s’est partagé lors de la Guerre froide. Mais on occulte trop souvent qu’il a existé une persistance des modes de pensée nazis, en particulier dans le monde arabe. Si l’on a globalement détesté Hitler dans le monde entier, le monde arabe présentait un regret répandu : « Hitler n’a pas fini le travail ! ».

L’impact du nazisme sur l’islamisme radical a également été ignoré par les occidentaux en partie parce qu’il s’agissait de ne pas vexer les Arabes qui détenaient le pétrole, en partie aussi parce que la gauche n'a pas voulu perdre sa dernière approche « anti-impérialiste » : le combat contre Israël.

Même les attentats du 11 septembre 2001 ou ceux de 2006 à Londres n’ont pas changé cette image : ces attaques islamistes furent toujours interprétées comme une mauvaise réaction mais finalement compréhensible compte tenu des politiques étrangères américaine ou britannique. Un changement est apparu cette année avec le meurtre ciblé de Juifs et l'équipe de Charlie Hebdo à Paris : pour la première fois, les populations se sont rendu compte que les Islamistes n'attaquent pas ce que nos gouvernements font, mais ce que nous sommes : des citoyens partisans de la démocratie libérale – d'où le premier grand rassemblement contre l’Islamisme.

Les idées pronazies sont toujours aussi vives dans le monde arabe, mais l’émergence de « l'État islamique » a ouvert de nouveaux grands débats en Égypte et ailleurs.

A.J.: Que pensez-vous des récentes déclarations de M. Netanyahou indiquant que Hajd Amin al-Husseini aurait suggéré à Adolf Hitler de « brûler les Juifs » ?

M.K. : Il n'y a aucun doute que Netanyahou se trompe. En exagérant l'importance d'Husseini dans la Shoah, Netanyahou a donné le moyen de se faire attaquer sur la scène médiatique, mais en même temps il offre une occasion de connaître le désir du Grand Muphti de réaliser la Solution Finale au Moyen-Orient ainsi que sa popularité parmi les leaders palestiniens. L’ironie est forte : sans l’erreur de Bibi, les médias auraient encore longtemps ignoré cette question.

Connaître l'origine de l’antisémitisme arabe est une clé de notre compréhension du conflit actuel. Par exemple, les Frères Musulmans et le Grand Mufti inventent, pour la première fois dans les années 30, le mensonge que les Juifs veulent détruire les lieux saints musulmans à Jérusalem. Ils reçoivent beaucoup d’argent de l’Allemagne nazie à partir de 1939 et ont pu ainsi faire proliférer ce mensonge – qui, de nouveau, est très répandu aujourd’hui grâce aux moyens modernes de communication.

Je prétendrais même que la guerre arabe de 1948 contre la création de l’Etat d’Israël – à l’origine de la misère durable des Palestiniens – constitue le dernier choc de la guerre nazie du fait de la continuité du motif antisémite.

J'espère que l'erreur de Netanyahou déclenchera un débat nécessaire en France sur l'origine de l’antisémitisme dans le monde arabe. Mes recherches me permettent de conclure que ce n'est pas l'escalade du conflit au Moyen-Orient qui cause l'antisémitisme ; c'est plutôt l'antisémitisme dans le monde arabe et musulman qui peut expliquer, à de nombreuses reprises, l'escalade au Moyen-Orient.

Source: actuj.com

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