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02

2015

Pierre-André Taguieff : l'année terrible pour les Français juifs

Pour l'historien des idées*, directeur de recherche au CNRS, un exode massif des Juifs de France, et plus largement d'Europe, signerait la victoire de l'islamo-terrorisme en terres démocratiques.

Pierre-André Taguieff est philosophe, politologue et historien des idées. Il est directeur de recherche au CNRS, rattaché au Centre de recherches politiques de Sciences Po. Dans son dernier livre Du diable en politique. Réflexions sur l'antilepénisme ordinaire (Paris, CNRS Éditions, 2014), il décrypte le processus de diabolisation du Front National et ses revers.

Janvier 2014-janvier 2015: l'année antijuive en France, une année terrible. Et une année révélatrice. Elle aura permis de percevoir la collusion entre l'antisionisme radical et l'islamo-terrorisme, ces deux piliers principaux de la nouvelle configuration antijuive, telle qu'elle est observable en France comme ailleurs, mais peut-être avec plus de netteté qu'ailleurs. La tuerie antijuive de l'Hyper Cacher de la porte de Vincennes, le 9 janvier 2015, s'inscrit non seulement dans l'année terrible commencée le 26 janvier 2014 avec la manifestation parisienne «Jour de colère», rassemblement des antijuifs français de toutes obédiences, mais aussi dans la dernière vague antijuive mondiale qui a débuté en octobre 2000, et a touché particulièrement la France.

On observe par ailleurs que, depuis le début des années 2000, les meurtres de Français juifs tués en tant que juifs ne sont pas commis par des extrémistes de gauche ou de droite, mais par de jeunes délinquants, issus de l'immigration et se réclamant de l'islam, qu'ils soient ou non des djihadistes en mission. L'attaque meurtrière contre Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015, avait pour cibles des «islamophobes» coupables d'exercer leur liberté d'expression et de pensée face à l'islam. L'assassinat, le lendemain, d'une policière municipale visait un symbole de l'État français, jugé «islamophobe» pour diverses raisons. L'action djihadiste du 9 janvier 2015 visait des Juifs en tant que juifs, assassinés en raison de leur origine ou de leur identité collective. Ces tueries montrent que, pour les islamistes radicaux, il existe deux péchés mortels: être juif, être «islamophobe». Deux raisons suffisantes pour mériter la mort.

Certains d'entre eux ont osé, quelques jours après la tuerie antijuive du 9 janvier, monter au créneau pour dénoncer la « montée de l'islamophobie ».

À y regarder de plus près, cette année noire a combiné deux spectacles distincts. D'une part, celui du rejet explicite et violent des Juifs de France par des minorités actives recourant régulièrement à l'insulte, à la menace et à l'intimidation (en janvier et en juillet 2014,les slogans «Mort aux Juifs!» ou «Juif: casse-toi, la France n'est pas à toi!» ponctués d'«Allah akbar»), mais donnant aussi dans les agressions physiques et les attaques terroristes de type djihadiste.

D'autre part, face à la tuerie antijuive du 9 janvier, le spectacle de l'indifférence, voire d'une honteuse complaisance de certains secteurs de la population et d'une partie des élites culturelles, converties au propalestinisme dont l'envers est la diabolisation d'Israël. Et ce, en dépit des torrents de rhétorique «antiraciste», d'appels à lutter «contre le racisme et l'antisémitisme» (et bien sûr «contre l'islamophobie»), déversés par les dirigeants politiques. Certains d'entre eux ont osé, quelques jours après la tuerie antijuive du 9 janvier, monter au créneau pour dénoncer la «montée de l'islamophobie». Il s'agissait bien sûr de faire croire à un accroissement global de ce qu'on appelle en langue de bois «le racisme, la xénophobie, l'antisémitisme et l'islamophobie». Pourtant, point de musulmans assassinés en France parce que musulmans, point d'enfants musulmans tués en tant que musulmans. Point non plus en France, même après les tueries de janvier 2015, de manifestations islamophobes violentes avec des slogans comme «Mort aux musulmans!» ou «Musulmans assassins!». Ni même avec un slogan du type: «Musulman, casse-toi: la France n'est pas à toi!». La symétrie entre islamophobie et judéophobie relève de l'escroquerie intellectuelle et morale.

 

* Livre à paraître le 18 mars 2015:«La Revanche du nationalisme. Néopopulistes et xénophobes à l'assaut de l'Europe», Paris, PUF.

 

Source : lefigaro.fr, 27 février 2015

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