Nov

02

2015

Robert Paxton: Non, Pétain n'a pas protégé les juifs

Dans le regard que porte la France sur l’Occupation allemande et la question juive, Robert Paxton (83 ans) est incontournable. L’historien américain avait secoué la France de Pompidou dès 1973 avec La France de Vichy et récidivé en 1981 avec Vichy et les juifs. Un livre cosigné avec Michael Marrus. Les deux scientifiques viennent de publier une nouvelle version enrichie (plus de 150 pages supplémentaires) de leurs travaux, dont l’objectif est, encore une fois, de contredire la thèse du «moindre mal», selon laquelle Pétain et son régime politique auraient protégé des juifs français de la Shoah.Ce révisionnisme ambiant ne cesse de progresser parmi l’opinion publique et s’incarne en la figure médiatique du journaliste Eric Zemmour qui avait suscité la polémique avec son ouvrage Le suicide français et ses déclarations: «Pétain a sauvé des juifs français.» Robert Paxton va droit au but et, avec la rigueur de l’historien, tient à «s’élever contre l’idée qui se répand actuellement que Vichy a essayé dès le début d’épargner les Juifs anciennement établis en France». Dès la nouvelle préface, Robert Paxton clarifie: «Le bilan final – la perte de 25% de juifs vivant en France, y compris 15% des citoyens juifs de France, dont de nombreux enfants – est plus lourd qu’il ne l’aurait été sans la participation de l’administration et de certains citoyens français.»

Robert Paxton, le livre d’Eric Zemmour a-t-il motivé votre travail?

J’avais déjà commencé, car j’ai dû préparer un débat avec l’historien Jacques Semelin. Ce dernier n’est pas à comparer avec Eric Zemmour. Jacques Semelin est un scientifique reconnu qui a écrit un livre soigneusement documenté. Il a voulu montrer qu’après tout, la survie des trois quarts des juifs en France n’était pas si mauvaise. J’étais déjà lancé quand le livre d’Eric Zemmour est paru. On m’a donc sollicité car il écrit que c’est moi qui ai appris aux Français à se détester.

Avez-vous été surpris du succès de ce livre?

Oui, parce que le livre n’est pas substantiel. Il est même assez choquant! J’ai surtout été surpris qu’il ait été aussi bien reçu. En même temps, il est fréquent que les gens choisissent un point de vue pas trop négatif de leur histoire. C’est aussi le cas de mon pays. Les Etats-Unis préfèrent une version pas trop sévère de leur propre histoire. Une réaction normale partout dans le monde!

Expliquez-vous la forte résurgence de la figure du maréchal Pétain?

La France connaît des difficultés économiques depuis 2008 et des fortes tensions avec sa population musulmane depuis plus longtemps. Elle connaît un chômage de long terme et la perception du déclin y est plus forte qu’avant. Il est probable que dans des moments comme ça, on cherche des personnages forts dans le passé. Napoléon, Louis XIV, le maréchal Pétain et le général de Gaulle!

Mais c’est le général de Gaulle qui a «gagné la guerre» et non le maréchal Pétain

Je suis d’accord. (Sourire.) Mais le gaullisme a été au pouvoir et, de ce fait, il est un peu usé. C’est peut-être devenu une image trop familière pour les Français. Le maréchal Pétain peut apparaître neuf. Il y a certainement un effet de balancier.

Jean-Marie Le Pen a rappelé que le fondement de son parti était pétainiste. Choquant?

Il pense gagner des électeurs comme ça. C’est une stratégie délibérée de sa part, c’est certain. Tout cela fait suite à une période d’oubli du maréchal Pétain et de Vichy.

Plus que collaborationniste, le régime de Vichy était-il fasciste et antisémite?

Fasciste, je ne le dirais pas. Vichy a été autoritaire plus que fasciste. Autoritaire se référant plutôt à Franco et à Salazar (ndlr: dictateurs espagnol et portugais). Les régimes autoritaires diffèrent des régimes fascistes en n’ayant pas de parti unique et en laissant jouer un grand rôle aux groupements sociaux comme les aristocrates, l’armée, l’Eglise, les patrons et les grands propriétaires terriens. Le régime de Vichy me semble beaucoup plus proche de ce modèle.

Et antisémite pourquoi?

Oui, antisémite avec un grand A. Parce que Vichy avait une certaine liberté d’action au début. Mais lors de la première année d’occupation, sa politique a été fortement motivée par les conflits des années 1930. C’est la revanche sur le Front populaire de 1936 et l’élection d’un premier ministre juif et socialiste (ndlr: Léon Blum). Et c’est encore l’arrivée en masse de réfugiés, surtout juifs, venant de l’Europe centrale et d’Europe de l’Est. La société française était peu préparée à les recevoir. Chômage, peur du déclin, peur d’une culture française qui se sentait menacée. Dans les années 1930, l’idée qu’il y a trop de juifs dans le cinéma, dans la littérature, dans l’enseignement, dans l’économie est très forte.

Les juifs servent donc de boucs émissaires et à expliquer la défaite humiliante de 1940?

Oui, en juin 1940, la France se sent extraordinairement humiliée. Elle cherche des responsables. Et les juifs sont les premiers désignés. Avant même que les Allemands soient établis à Paris, Vichy commence à légiférer contre les juifs.

A vous lire, pour comprendre la période, il faut penser Vichy comme un régime autonome?

C’est absolument cela. Il faut les imaginer comme des gens qui reconstruisent un Etat indépendant qui pourrait trouver un avenir dans cette Europe dominée par les Allemands. Pour certains, la France pourrait même être un régime important dans cette nouvelle Europe. Car la France a l’Empire, une flotte: c’est complémentaire à l’Allemagne. Alors que France et Grande-Bretagne sont concurrentes!

Concrètement, pourquoi l’argument de 75% des juifs français sauvés est, selon vous, fallacieux et faux!

Jacques Semelin dit pourquoi autant ont survécu? Je trouve la question mal posée. Il croit que la population française a été admirable, il me semble qu’il va trop loin. Beaucoup de Français ont aidé des juifs en difficulté, surtout des enfants. Notamment dans le monde paysan. Aussi par tradition, celle des enfants trouvés et des enfants orphelins… Mais il faut se demander pourquoi tant ont péri? En Italie par exemple, où l’Etat n’a pas agi avant la chute de Mussolini, le chiffre est de 16%. Et donc pourquoi 25% en France? Parce que Vichy lui-même a livré les juifs aux Allemands.

Qu’est-ce qui vous permet d’être aussi affirmatif?

Un élément neuf de cette nouvelle édition est que nous savons avec précision où et comment les lois antisémites ont été appliquées. Il était établi que les idéologues antisémites des années 1930, qui composaient le Commissariat aux questions juives, avaient rédigé ces mesures. Mais les hauts fonctionnaires et les fonctionnaires de la IIIe République, désormais au service de Vichy, acceptent d’appliquer ces mesures tout à fait inattendues. Car tout à fait contraires aux traditions républicaines. Mais les fonctionnaires n’ont pas besoin d’être antisémites de manière idéologique. Ils sont serviteurs de l’Etat. L’Etat décrète ces mesures, il les applique… Parfois avec un peu de dédain ou de mépris mais il les applique. Aussi, il faut dire que davantage de juifs auraient survécu si le régime de Vichy ne les avait pas livrés aux nazis. Pour moi, le chiffre n’est pas tellement admirable.

Avaient-ils le choix?

Ils avaient le choix. Parfois, cela veut dire qu’on prend sa retraite: mais je n’ai trouvé que deux exemples. A l’époque, l’idée qui domine parmi beaucoup de fonctionnaires est qu’on va réformer l’Etat français et, qu’après le laxisme du Front populaire, il faut obéir. C’est une adhésion à une religion d’Etat en même temps qu’une acceptance de l’idéologie antisémite qui dit que la France souffre d’un excès d’étrangers. C’est antisémite et xénophobe à la fois.

Et le maréchal Pétain, que savait-il du sort réservé aux juifs livrés à l’Allemagne nazie?

Dans la première édition, nous avions dit que Pétain était plutôt indifférent. Maintenant, nous sommes obligés de dire qu’il a partagé cette idée qu’il y avait trop de juifs dans l’enseignement, trop de juifs dans l’économie, trop de juifs dans la vie culturelle… Récemment, on a retrouvé ce brouillon du statut des juifs annoté de la main du maréchal Pétain ( ndlr: qui durcit le projet ) et qui semble être authentique. Donc Pétain a bien voulu exempter quelques amis juifs, mais tout indique qu’il partageait le courant de pensée dominant parmi les dignitaires de Vichy.

Vichy et les juifs, de Robert O. Paxton, Ed. Calmann-Lévy, 600 pages. Nouvelle édition enrichie sortie le 14 octobre

Source: mobile2tdg.ch

 

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