Jan

15

2016

Kippa: l’assumer ou la cacher?

L’agression d’un enseignant juif en France relance le débat sur l’opportunité d’afficher des signes religieux. En Suisse, l’inquiétude porte aussi sur la sécurité des bâtiments juifs et le rôle de l’Etat.

La porter ou ne pas la porter? A la suite de l’agression d’un enseignant juif, le 11 janvier à Marseille, le président du consistoire israélite de la ville, Zvi Ammar, a conseillé à la communauté juive marseillaise de ne plus porter «provisoirement» la kippa. En France, un sondage publié le 7 janvier souligne que le sentiment d’insécurité n’a jamais été aussi fort dans la communauté juive.

Contrairement à Zvi Ammar, Roger Cukierman, président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), et Haïm Korsia, grand rabbin de France, ont estimé que recommander la discrétion reviendrait à céder à l’Etat islamique. François Garaï, rabbin de la communauté juive libérale de Genève (GIL), avoue que dans un contexte où l’affirmation identitaire supplante souvent la dimension religieuse de l’objet, il est difficile de trancher. Et il donne raison aux deux positions exprimées. «Si la kippa est vue comme une affirmation communautariste, il faudrait l’enlever. Si elle est considérée comme l’affirmation d’une foi, elle peut être gardée. Je pense d’ailleurs la même chose à propos du voile.» Dans le cas de l’agression de lundi, il déplore pour sa part qu’avant de mettre en garde contre «l’amalgame», les communautés musulmanes n’aient pas condamné l’agression «avec force».

Et comment réagit la Fédération suisse des communautés israélites (FSCI)? Pour sa vice-présidente, «il convient en effet de ne pas céder à la terreur, même si l’on peut comprendre que certains choisissent la discrétion.» Sabine Simkhovitch-Dreyfus – pour qui cette agression d’autant plus inquiétante qu’elle est «l’œuvre d’un jeune de 15 ans» – note que si le débat prend aujourd’hui une portée symboliquement plus conséquente, c’est que la recommandation a été faite publiquement. «Dans les faits, les juifs sont habitués depuis longtemps à manifester une certaine réserve dans leur manière d’affirmer leur judéité. Et la plupart des enfants s’entendent conseiller dans les écoles juives de préférer la casquette à la kippa, pour éviter des ennuis avec des camarades.» Car la kippa peut aussi bien n’être qu’un simple couvre-chef, précise François Garaï: «Cet attribut indique ma foi en un Dieu qui est au-dessus de moi, et marque en quelque sorte ma limite ‘supérieure’, ce qui m’invite à l’humilité. Il s’agit d’un objet coutumier et non religieux.»

Des couvre-chefs au stade?

Quelques gestes de soutien s’esquissent depuis le 11 janvier: le grand rabbin de France a appelé les supporters de l’Olympique de Marseille à se rendre au stade avec un couvre-chef, en signe de solidarité, mercredi 20 janvier, pour les seizièmes de finale de la Coupe de France de football. Certains ont déjà répondu favorablement à l’appel.

Autre public, même action, une invitation a été lancée à tous les chrétiens de France de porter la kippa ce samedi en signe de fraternité. «Ce geste me rappelle la réflexion de Charlie Hebdo, se réjouit le rabbin. Si tous les journaux avaient publié les caricatures, les attaques n’auraient peut-être pas eu lieu.»  Les initiateurs – Xavier Accart, rédacteur en chef de Prier, le père Nadler et Régis Burnet, vice-doyen de la faculté de théologie de Louvain, en Belgique – disent agir à la fois comme citoyens – «la laïcité n’est pas la sécularisation mais la liberté pour chacun de pratiquer paisiblement sa foi» –, comme Français – «la communauté juive participe à l’âme et à la culture de notre pays» – et enfin comme croyants: ils se revendiquent en effet de la déclaration Nostra Aetate issue du Concile Vatican II, qui prône le rapprochement entre juifs et chrétiens.

 LES JUIFS DE SUISSE ESTIMENT N'ETRE PAS ASSEZ PROTEGES PAR L'ETAT

Les mesures de sécurité sur les bâtiments de la communauté juive font l'objet de renforcement au gré des évaluations risque et d'un renforcement au regard des récents événements. Les budgets nécessaires pour assurer une sécurité optimale augmentent  en conséquence. «A Genève, on parle de plusieurs millions», note Johanne Gurfinkiel, secrétaire général de la CICAD, chargée de coordonner les questions de communication sur les sujets de sécurité entre les différentes communautés juives. «Des discussions ouvertes et attentives ont lieu régulièrement avec l’Etat à ce sujet. Et les échanges fonctionnent bien lorsqu’il s’agit d’évaluer et adapter un niveau d’alerte, par exemple, comme ça a été le cas en décembre dernier», apprécie Johanne Gurfinkiel. «Mais pour l’Etat, sa tâche, régalienne, s’arrête là où débute l’espace privé. Le problème est que certains de ces lieux sont d’utilité publique, comme les écoles.» La CICAD demande donc que l’Etat participe également à l’optimisation de la sécurité des bâtiments.

Lors d’une réunion sur la situation de la minorité juive de Suisse, en décembre dernier, le président de la FSCI estimait lui aussi que «l’Etat n’assume pas suffisamment le devoir de protection qu’il a à l’égard des juifs.» Herbert Winter soulignait un paradoxe: «en signant la Convention-cadre sur la protection des minorités nationales, la Suisse s’est pourtant engagée à protéger ses minorités.» Organisée par le Service de lutte contre le racisme de la Confédération (Département fédéral de l’intérieur) et le Département des affaires étrangères, elle n’a pas débouché sur des changements, malgré le soutien affiché par le conseiller fédéral Didier Burkhalter. «Ni au niveau fédéral, ni au niveau cantonal, regrette Sabine Simkhovitch-Dreyfus. Insistant sur l’importance des mesures de prévention, elle estime aussi que l’Etat doit aussi travailler plus qu’il ne le fait avec la société civile: «Il n’y a pas d’autre façon de faire reculer les préjugés et d’empêcher la violence extrémiste.»

Dans des situations exceptionnelles, telles certaines fêtes juives, les forces de l’ordre apportent bien un soutien ponctuel, «ce qui témoigne d’une certaine prise de conscience du devoir de protection qu’a l’Etat envers ses citoyens». Mais les coûts de sécurité sont supportés exclusivement par les membres de communautés juives, souligne Johanne Gurfinkiel, contrairement aux pays voisins. Comment expliquer cette différence de pratique? «La Suisse n’a tout simplement pas l’habitude de traiter de besoins de sécurité spécifiques à certaines communautés. Mais les temps changent et les besoins s'accroissent.

 

 

Source : lecourrier.ch, lecourrier.ch

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