Mar

09

2015

Les Juifs ne cèdent pas à la psychose

Après les récentes attaques ayant ciblé des juifs en Europe, la communauté juive du canton fait état d'inquiétudes mesurées.

L'attaque contre l'Hyper Cacher à Paris, en janvier, celle visant une synagogue à Copenhague, en février, et, avant ça, les fusillades de Bruxelles et de Toulouse ont jeté l'effroi au sein des communautés juives d'Europe. Qui craignent d'être à nouveau prises pour cibles. Les juifs du canton éprouvent-ils aussi cette appréhension?

"Même si la situation est Plus calme en Suisse, il y a clairement la crainte que tout peut désormais arriver n'importe où", relate Francine Brunschwig, membre du comité directeur de la Fédération suisse des communautés israélites et habitante lausannoise. "L’inquiétude est là, mais cela ne veut pas forcément dire qu'on a la peur au ventre quand on sort de chez soi."

Sécurité renforcée

Ces appréhensions n'ont donc eu aucune incidence sur les festivités de Pourim. "Mercredi soir, la synagogue était pleine, rapporte le rabbin de Lausanne, Lionel Elkaim. Nous ne versons pas dans la psychose ni le désarroi."  Pourtant, au lendemain des attaques de Paris, le religieux avait dû en rassurer certains qui hésitaient à se rendre au lieu de culte. "Je leur ai dit de ne pas hésiter une minute. On peut faire confiance aux personnes qui s'occupent de notre sécurité." Combien sont-elles et que font-elles? La Communauté israélite de Lausanne et du canton de Vaud (CILV) ne donne pas de détails. La sécurité s'est considérablement renforcée pour assurer la protection des élèves de l'école juive, selon un parent. La CILV affirme également être "en contact" avec la police cantonale. Après les attentats du début d'année, celle-ci a enclenché un niveau de vigilance "accru" dans le canton, sans détailler ni les "cibles" en bénéficiant ni le dispositif mis en place.

Deux mois plus tard, celui-ci est toujours en vigueur, affirme Jean-Christophe Sauterel, porte-parole de la police cantonale: "Il n'ya pas de menace concrète avérée contre des intérêts spécifiques en Suisse et dans le canton, mais le risque qu'un loup solitaire ou un déséquilibré agisse existe toujours."

L'augmentation du nombre d'actes et de paroles antisémites dont font état les organisations communautaires en Europe alimente aussi le sentiment d'inquiétude. "C'est un phénomène auquel n'échappe pas la Suisse, affirme Johanne Gurfinkiel, secrétaire général de la Coordination intercommunautaire contre l'antisémitisme et la diffamation (CICAD). Nous allons bientôt publier nos données pour la Suisse romande en 2014, année au cours de laquelle nous avons observé une explosion de manifestations antisémites." En 2013, sur 151 actes recensés par la CICAD, onze étaient qualifiés de "sérieux", aucun de "graves" et le reste de "préoccupants".

Ceux-ci concernent en grande partie des commentaires postés sur Internet. Et Johanne Gurfinkiel de citer un exemple récent visant sur un réseau social le président du Lausanne-Sport, Alain Joseph. "C'est triste, dit le rabbin de Lausanne, à propos de cet incident. Mais il ne faut pas y donner trop d'importance. A Lausanne, nous sommes encore dans le vivre ensemble. L'antisémitisme existe, il est latent, et ressort de temps en temps, mais il est surtout le fait de méconnaissances."

Un juif lausannois de 30 ans, qui tient à garder l'anonymat, témoigne de propos racistes dont il a fait l'objet. Des inconnus lui ont lancé "Sale juif" ou "Heil Hitler" en pleine rue. Depuis, il ne porte Plus sa kippa. Il se dit "très inquiet, face à la détérioration du climat en

Europe. Après les attentats de Paris et de Copenhague, la CICAD a dénoncé le mutisme et le manque de soutien des dirigeants politiques face aux craintes des juifs de Suisse. Silence qui a été rompu ces derniers jours par Alain Berset. Le conseiller fédéral a appelé à un renforcement de la cohésion sociale, disant partager les inquiétudes des communautés juives - et musulmanes face à l'augmentation de cas d'hostilité à leur encontre.

Départs "idéologiques"

Soucieux, les juifs vaudois songent-ils à déménager dans l'Etat hébreu, alors que le premier ministre Benjamin Netanyahou les appelés à trouver refuge en Israël? "Je n'observe pas cette tendance, affirme le rabbin Lionel Elkaim. Les départs vers Israël se font en général pour des raisons idéologiques, et non pas sécuritaires."

Partir? David Brunschvig n'y songe pas. "Je me sens en sécurité en Suisse, dit cet israélo-Suisse habitant Lausanne, petit-fils d'un membre influent de la communauté juive de Genève. Ayant grandi à Jérusalem, j'ai appris que le risque zéro n'existe nulle part. On n'est pas forcément moins en sécurité en Suisse qu'en Israël."

Alain Joseph ne déposera pas une plainte

Le président du Lausanne-Sport, Alain Joseph, va prochainement rencontrer la personne qui a rédigé sur la page Facebook du club un commentaire antisémite le visant, comme le rapporte 20 minutes dans son édition d'hier. C'est le supporter lui-même qui, après s'être excusé sur le réseau social, a contacté le dirigeant sportif. Celui-ci avait exprimé dans nos colonnes le souhait d'entamer une discussion avec lui. « J'espère dialoguer avec cette personne, lui expliquer ce que c'est d'être juif, comment on vit, et pour savoir comment elle a pu écrire de tels propos. A moins que ça se passe mal, je ne vais pas déposer une plainte. » Dans ses propos, le supporter avait déclaré: « J’ai rien contre les Hébreux... mais contre ceux qui économisent pour leur poche et leurs projets personnels... »

Blessé, Alain Joseph raconte n'avoir connu une telle « mésaventure »qu'une seule fois, lorsqu'il était adolescent. « On se sent tellement dépourvu face à ce genre de commentaires. » Juif traditionaliste « pas très pratiquant », le président du Lausanne-Sport dit éprouver une inquiétude relative à la suite des attaques de Paris ou de Copenhague. « On doit rester attentifs à Lausanne, tout en gardant une certaine mesure. Mais c'est vrai que, quand je passe devant la synagogue, je ressens une atmosphère un peu lourde. »

 

 

Source : 24heures, 7 mars 2015

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