Apr

24

2015

Faut-il encore juger les anciens nazis?

Le procès de l’ex-comptable d'Auschwitz, Oskar Gröning, âgé de 93 ans s’est ouvert cette semaine en Allemagne. La traque aux anciens complices du IIIe Reich est-il un combat sans fin? Faut-il encore jugés les anciens nazis ? C’est le thème de l’émission «En ligne directe» de ce vendredi 24 avril 2015 sur la RTS animée par la journaliste Tania Barril. Pour y répondre Johanne Gurfinkiel, Secrétaire général de la CICAD était avec Renée Poznanski, historienne, spécialiste de la Shoah, professeur de science politique à l’Université de Beer Sheva en Israël et  Marc Bonnant, avocat.

« Je demande pardon, il ne fait pour moi aucun doute que je suis moralement coupable. Sur la question de la responsabilité pénale c’est à vous de décider.»Ce sont les mots d’Oscar Gröning prononcés à ses juges à l’ouverture de son second procès mardi, bénéficiant d’un non-lieu il y a trente ans. Depuis, la justice allemande a étendu la notion de culpabilité. Jusqu’en 2011 elle ne jugeait que les personnes qui avaient elles même commis un acte pénalement répréhensible contre les déportés ce qui n’est pas le cas ici. Affecté aux camps d’Auschwitz en 1942, Oskar Gröning est alors en charge de se débarrasser des affaires des déportés puis récupérer l’argent, le compter et l’envoyer à Berlin.

Un procès qui relance le débat sur l’utilité 70 ans après de juger un homme comme Oskar Gröning aujourd’hui âgé de 93 ans et qui divise les invités de Tania Barril.

Pour Johanne Gurfinkiel, Secrétaire général de la CICAD, il s’agit d’un combat pour les victimes et qu’enfin justice soit rendue. « C’est le point clé de ce procès. De plus, je dois avouer être surpris par la récurrence de ce point sur l’utilité de ces procès s’agissant de nazis. On l’a entendu lors des procès de Maurice Papon ou encore Klaus Barbie. Il y a cette idée de justice à deux vitesses lorsque l’on parle d’anciens nazis. Il a fallu attendre plusieurs décennies pour que des nazis soient enfin traduits en justice. Et aujourd’hui il faudrait dire aux victimes que le temps a passé et qu’il faut tourner la page. . »

Pour Renée Poznanski, historienne, spécialiste de la Shoah, professeur de science politique à l’Université de Beer Sheva en Israël, il ne s’agit en aucun cas d’un travail de mémoire. « Les allemands doivent se prononcer sur le fait que la justice n’a pas eu lieu au moment où elle aurait dû. Ce procès n’a pas grand sens, il ne peut être que contreproductif. La mémoire de la Shoah a réussi à s’imposer dans la mémoire occidentale. Il existe actuellement un antisémitisme en Europe. Il est d’une autre nature et c’est à cela qu’il faut s’attaquer aujourd’hui. Je n’ai cependant aucune compassion pour ce criminel. »

Un point de vue qui n’est pas partagé par Johanne Gurfinkiel. «Il me semble que ce n’est pas le sujet de ce débat. Ce n’est pas l’actualité de l’antisémitisme dont il est question mais une sorte d’impunité offerte à des bourreaux. La question de l’antisémitisme ne s’est pas déplacée, elle reste présente. Les acteurs de l’antisémitisme sont également à l’extrême droite en dépit de ce que l’on peut entendre, il ne s’agit pas uniquement des cercles radicaux islamistes. Revenons sur l’objet du débat, il y a des victimes prêtent à témoigner et des éléments historiques tout comme les témoignages de l’intéressé. Les victimes n’auraient-elles pas le droit à la justice? Notre démocratie garantie une justice égale pour tous et  la condamnation des bourreaux. Partant du principe que les faits se sont déroulés il y a plus de 70 ans, elles n’auraient plus le droit à la justice ? Il y aurait alors une date de prescription pour les criminels et leurs complices d’actes de génocide. »

Sous l’angle juridique ce procès pourrait alors être gênant comme l’explique Maitre Marc Bonnant. « C’est un procès injuste mais nécessaire. Un procès n’est pas là pour venger au sens noble la victime mais juger le coupable. Il correspond à une attente légitime des victimes. L’attente de réparation des victimes est imprescriptible de par la douleur du peuple juif. Mais ce n’est pas cela qui fait  qu’un délit est prescriptible. L’imprescriptibilité est une anomalie juridique. Pourquoi un crime est prescrit ou non ? Ce n’est pas simplement la traduction laïque et séculaire de la notion de pardon. C’est tout simplement une humilité nécessaire de la justice. Soixante-dix ans après on ne peut pas juger avec rigueur des faits. Les preuves, les témoignages, la mémoire…Il y a donc cette impossibilité objective de juger. J’aime quand la justice est humble. Ce procès à un sens symbolique. Il reste cependant impossible car les juges ne sont pas libres de leur décision, leur liberté est aliénée. Acquitter ce monsieur serait un scandale, de le condamner le serait aussi. »

Est-il alors acceptable de remettre en question ce procès pour des questions juridiques? « Je souscris au principe  que l’on ne peut pas acquitter un tel individu. La justice rendra son jugement aux regards des preuves particulièrement accablantes et des témoins qui existent. Je vous rappelle d’ailleurs que le principal intéressé reconnait lui-même sa participation au génocide. Je ne crois pas que la justice doit avoir un délai de prescription. Acquitter ou suspendre les procès contre de tels criminels inviterait à  se demander si l’on peut programmer un génocide, exterminer des milliers de personnes et partir se mettre au vert avant d’attendre une ou plusieurs décennies pour ne plus être soumis à la justice. Ce serait alors une porte ouverte à un nouveau manuel d’organisation pour les assassins de masse qui me fait peur et froid dans le dos. Je reste convaincu que la justice doit faire son travail et continuer de poursuivre de tels individus pour des crimes considérés comme les plus odieux.» explique Johanne Gurfinkiel.

Et Marc Bonnant de rappeler qu’il essentiel de distinguer le besoin des victimes de celui de la justice. « La justice est celle à qui les victimes ont par principe délégués leur droit originel de vengeance.»

Dernier point de ce débat commenté par la journaliste en s’adressant à Johanne Gurfinkiel, les réactions sur les réseaux sociaux contrastés et la présence d’un certain malaise des internautes quant à ce procès. Le Secrétaire général au courant de ces réactions présentes sur Internet conclu «Je lis également sur les réseaux sociaux qu’il y a d’autres génocides. Certes et alors ? Il faudrait ne plus s’intéresser aux bourreaux de la Shoah car il a fallu attendre plusieurs décennies pour que la justice s’empare de ces dossiers. Il faudrait alors oublier les bourreaux nazis car on n’en fait pas suffisamment pour les bourreaux des autres génocides. Evidemment que des bourreaux sont condamnés. C’est important que justice soit rendue quelque puisse être le génocidaire. Il n’y a pas d’échelle dans la souffrance. Chaque victime à droit à la justice »

 

L'intégralité de l'émission En ligne directe est disponible ici:

Source: CICAD, 24 avril 2015

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