Apr

20

2016

Discours du Président de la CICAD, Alain Bruno Lévy, à l'occasion du dîner citoyen de la CICAD le 19 avril 2016

Mesdames et Messieurs les Présidents des Grands Conseils Vaudois, Neuchâtelois et Genevois,
Excellences,
Mesdames les Conseillères d’État des cantons de Vaud, Neuchâtel et Genève,
Mesdames et Messieurs les Députés,
Messieurs les Rabbins et représentants des autorités religieuses,
Madame la Vice-Présidente de la Commission contre le racisme,
Monsieur le Président de la FSCI,
Madame et Messieurs les Présidents des communautés juives de Genève, Lausanne et la Chaux-de-Fonds,
Monsieur le Bâtonnier de l'Ordre des avocats de Genève,
Mesdames et Messieurs les représentants des médias,
Chers invités et Amis,

Il y a 150 ans, le 14 janvier 1866, le peuple suisse et les cantons à une courte majorité accordaient la liberté d'établissement aux juifs dans notre pays et le plein exercice des droits civiques.

Les juifs s'étaient installés dans les cités romaines de Suisse entre le IIIème et le IVème siècle. Pendant les deux siècles qui suivirent, les juifs furent victimes de discrimination antisémite les obligeant à porter un signe distinctif sur leurs vêtements, à payer des impôts supplémentaires, à vivre dans des quartiers réservés et à subir des accusations de tueries d'enfants ou d'empoisonnement des puits. Entre 1384 et 1491, ils furent expulsés de toutes les villes de Suisse.

Du XVIIème au XIXème quelques familles bénéficièrent de la tolérance des autorités locales, notamment dans les deux villages d'Endingen et de Langnau, dans la vallée de la Sourbe, comté de Baden, les deux seules localités de la Confédération où les juifs purent s'établir durablement et former des communautés.

La révision de la constitution de 1874 après celle de 1866 va garantir les libertés de conscience et de croyance et va sceller définitivement le principe de l'égalité de tous les citoyens indépendamment de leur appartenance religieuse.

Mais l'antisémitisme n'a pas alors disparu et le peuple suisse pour la première fois de son histoire en 1893, fut appelé à voter sur une initiative populaire et accepta d'inscrire dans la constitution l'interdiction de l'abattage rituel sans étourdissement préalable. Le pourquoi de cette initiative était bien de décourager l'immigration juive. Aujourd'hui encore, cette interdiction devenue législative subsiste.

En dépit de cet antisémitisme latent, des communautés juives se sont installées en Suisse au XIXème siècle et au début du XXème siècle, notamment en Suisse romande à Genève, Lausanne, Fribourg, La Chaux-de-Fonds, avec une immigration provenant d'Alsace et d'Europe centrale. Les communautés connurent un grand essor au XXème siècle avec une nouvelle immigration provenant d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient.

L'émancipation des juifs fut un long processus qui finalement ne porta l'adhésion de la majorité du peuple et des cantons que sous la pression de puissances étrangères, notamment des États-Unis, de la France et des Pays-Bas qui ne toléraient pas que leurs ressortissants juifs soient moins bien traités en Suisse. À l'époque, il y avait peine à admettre ici que les juifs puissent être considérés comme des citoyens égaux aux chrétiens.

Pourtant, les juifs qui ont toujours revendiqué le droit d'exercer leur religion n'ont jamais contesté le principe inscrit même dans les textes hébraïques de la supériorité de la loi du lieu sur la loi religieuse.

Les difficultés d'intégration des communautés juives au tissu social suisse ont été exacerbées dans les années 30 face aux craintes d'enjuivement du territoire helvétique. Une tache indélébile reste la demande présentée par l'Office fédéral de la police d'apposer un tampon J sur les passeports des juifs d'outre-Rhin.

La politique de la Suisse pendant la guerre qui a affirmé que la barque était pleine reste en nos mémoires et nous ne pouvons cesser d'y penser dans l'Europe d'aujourd'hui où de nombreux migrants chassés par la guerre cherchent asile.

L'antisémitisme est resté vivace dans la période moderne malgré une évolution considérable des mentalités.

L'ouverture dont a fait preuve l'Église catholique après Vatican II et l'Encyclique Nostra Aetate a contribué à développer le dialogue interreligieux, dialogue constant avec les églises protestantes et plus difficile avec les musulmans de Suisse..

Mais, peu après la catastrophe de la Shoah, la création de l'Etat d'Israël a suscité l'admiration de la Suisse et de sa population qui allait ensuite assimiler les juifs de ce pays à ceux d'Israël. Qui parmi nous n'a pas entendu des amis ou des voisins nous demandant en 1967 si nous étions mobilisés !

Question posée à ma mère suissesse depuis trois générations, fille du premier officier supérieur juif de notre armée suisse !

Aujourd'hui encore, au-delà de l'antisémitisme traditionnel attribuable aux milieux extrémistes de droite et complotistes, s’est développé une nouvelle forme d’antisémitisme qui consiste à attribuer aux citoyens de confession juive de ce pays la politique du gouvernement israélien.

Dans un régime démocratique comme le nôtre,  la critique politique est garantie par la liberté d’expression  Il est donc permis à tout un chacun de critiquer les actes ou la politique d’un Etat et Israël n’échappe pas à cette règle. Les Israéliens eux-mêmes ne se privent d’ailleurs pas de critiquer leur gouvernement ou leurs institutions.

L’antisionisme n’a rien à voir avec une quelconque critique de la politique israélienne, mais s’assimile bel et bien au refus fait aux juifs d’avoir un Etat et, par là, à de l’antisémitisme. L'ancien rapporteur spécial de l'ONU sur les formes contemporaines de racisme ne s’est guère trompé lorsqu’il déclarait, en 2007: « L’amalgame entre l’Etat d’Israël et toutes les communautés juives de la diaspora ou vivant en Israël, quelles que soient leur nationalité, l’essentialisation du peuple juif et la non-reconnaissance de sa diversité culturelle, religieuse et politique, sont les sources profondes de cette nouvelle forme d’antisémitisme. »

Dans un Arrêt du 14 octobre 2015 concernant le cas  d’un antisémite poursuivi par la CICAD, Le Tribunal fédéral a indiqué avec force que « Le ressentiment d'une personne par rapport à la politique d'un Etat - en l'espèce l'Etat d'Israël - ne saurait en aucun cas justifier des déclarations discriminantes contre des personnes en raison de leur appartenance religieuse - en l'espèce la confession juive. Un tel amalgame est inacceptable. »

Il y a 25 ans, ceux qui ont constitué la CICAD avaient fait un rêve: celui d’éradiquer dans notre société, ici en Suisse romande, cette forme particulière de racisme qu’est l’antisémitisme. Ils ne s’étaient pas contentés de s’indigner mais d’agir et de militer de toutes leurs forces pour faire comprendre que notre société, fondée sur des valeurs d’égalité et de fraternité, ne pouvait tolérer la discrimination et l’exclusion.

Je ne peux parler de ces 25 années sans y associer mes prédécesseurs et amis, anciens Présidents, membres du Comité, professionnels engagés dont le dévouement sans limite force le respect.

Depuis lors, beaucoup de chemin a été parcouru par la CICAD qui a su s'adapter  aux défis auxquels les juifs suisses étaient confrontés dans leur identité.

La  CICAD a beaucoup  élargi son champ d’intervention et développé son action. Elle n'est plus un simple centre de recensement et d’analyse des phénomènes d’antisémitisme et ne se borne pas à publier depuis 2003 un rapport qui loin d’être un simple relevé statistique est devenu un objet de référence.

A cet égard, permettez-moi un regard sur la situation de l'antisémitisme en 2015 et dont les médias n’ont que peu parlé, sauf pour relever une baisse du nombre d’actes recensés par rapport à l’année précédente. 164 actes antisémites recensés, des auteurs majoritairement âgés de moins de 20 ans pour lesquels l’anonymat ne semble plus nécessaire.

On constate une acceptation plus importante encore par la société des théories complotistes et conspirationnistes en particulier chez les jeunes qui relaient comme des évidences toutes ces infamies sur une manipulation mondiale par les juifs de l’économie, des finances et des médias prétendument basée sur des textes religieux. C’est ainsi que se répand l’antisémitisme nauséabond même dans les cours d’école.

Mais comment mesurer le taux de pénétration de ce phénomène et adapter les remèdes sans une étude sérieuse ? Et là je m’adresse aux responsables de l’instruction publique. Travaillons comme nous le faisons depuis de nombreuses années, ensemble, à circonscrire cette problématique et mieux armer nos jeunes. Car nous croyons en la qualité de nos écoles et de nos enseignants pour former les citoyens de demain. Nous sommes convaincus qu'avec vous la CICAD est capable d’apporter son expérience et ses compétences pour mesurer et adapter pour nos jeunes, les outils capables de contrer ces préjugés néfastes à la vie en société.

Si la CICAD par son action et ses activités pour les jeunes a définitivement opté pour la formation et l’éducation, elle est consciente de la nécessité d’établir un dialogue avec l’ensemble des acteurs de la Cité. Ce soir en est une belle illustration. Nous sommes ici réunis pour discuter, échanger, dialoguer dans l’espoir non utopique d'évoluer et de faire face aux défis de notre siècle.

Le monde est bouleversé, le terrorisme politique et idéologique entend détruire les fondements même de nos démocraties par la violence, la manipulation, l’aveuglement et l’endoctrinement. Nous devons réagir en faisant évoluer nos législations et nos mentalités.

Un exemple : le nouveau code de procédure pénal ne permet plus à une association, comme la nôtre, de se constituer partie civile dans les procédures relatives à la norme antiraciste. Note action en est affectée. Il faut une modification de cette loi. C’est un combat qui mérite d’être mené au nom de la justice !

Un cas illustre mon propos : la CICAD a déposé une dénonciation pénale contre M. et Mme Pachoud pour négationnisme auprès du Ministère public vaudois. Nous n'avons pas la qualité de partie civile et ne pouvons accéder au dossier et intervenir dans la procédure pénale. Seul le Ministère public pourra  sauvegarder nos droits dans l'intérêt de la société.

Lutter contre l’antisémitisme nécessite de l’engagement et de la détermination de la part des medias. Ils doivent assumer leurs responsabilités éthique et juridique face aux contenus publiés sur les sites et les blogs qu’ils hébergent.

Aujourd'hui, notre grande préoccupation est la sécurité de nos communautés. Depuis de nombreuses années, les juifs de ce pays ne peuvent plus fréquenter leurs synagogues et leurs institutions communautaires sans devoir les faire garder. Les attentats qui ont endeuillé récemment Paris et Bruxelles ont été précédés d'attaques envers la population juive. Nous savons que la Suisse n’est pas à l’abri d’actes de violence djihadiste ou islamiste. Les services de sécurité fédéraux et cantonaux sont en état d’alerte accrue pour empêcher des attentats terroristes et des agressions antisémites sachant que nous sommes visés plus que toute autre communauté.

Dans notre système fédéraliste, les cantons ont la responsabilité première de garantir la sécurité des personnes et institutions juives. C’est ainsi que la CICAD a depuis plusieurs années entamé un dialogue avec les autorités politiques cantonales.

Nous savons que les Conseillères d’État qui nous honorent de leur présence sont conscientes de ce qu’il incombe à leur canton d’assurer la sécurité des personnes et institutions juives. C’est une lourde responsabilité que vous portez et que nous sommes prêts à partager.

La Suisse a d’ailleurs des engagements internationaux concernant la protection des minorités, en particulier, eu égard à la convention cadre du Conseil de l’Europe pour la protection des minorités nationales. La Suisse a reconnu en 1998 comme minorité nationale les membres de la communauté juive de Suisse.

Il faut que dans notre pays aussi les pouvoirs publics financent les infrastructures de protection comme le demandent les communautés juives car elles ne peuvent plus elles-mêmes faire face à leurs besoins légitimes de protection et de sécurité.

La CICAD entend poursuivre son action avec les pouvoirs publics, les médias et la société civile. Ce dîner citoyen me donne l’occasion de vous remercier d’avoir accepté notre invitation pour nous permettre de dialoguer. C’est par le dialogue que nous combattrons toute forme d’exclusion et de discrimination et que nous gagnerons en efficacité afin de préserver ce qui fait la valeur suprême de notre pays, ses libertés et sa démocratie respectueuse de tous dans ses convictions. Nous devons développer un esprit de solidarité et d’ouverture en concrétisant ainsi le principe rappelé dans notre Constitution fédérale selon lequel la force d’une communauté se mesure au bien-être du plus faible de ses membres.

    Alain B. Lévy

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