Oct

26

2015

Succès troublant d'un brûlot facho

Malaise — En plein débat sur la réédition de «Mein Kampf», en 2016, un autre ouvrage particulièrement radical fait son grand retour chez les libraires. Une mise en vente qui divise.

C’est un gros livre d’apparence austère, baptisé «Le dossier Rebatet». Un ouvrage qui, à première vue, ressemble à une étude sur l’un des auteurs les plus violemment antisémites de la collaboration. Mais le pavé, paru ce mois dans la collection «Bouquins» de Robert Laffont, est bien plus que ça. Pour la première fois depuis 1942, il marque le réel retour des «Décombres», le livre phare de Rebatet, sur les rayons des grands libraires. Loin, très loin des rééditions expurgées, obscures ou quasi-clandestines des dernières décennies. Preuve de l’engouement qu’il suscite, 5000 exemplaires se sont envolés le jour de leur sortie, au début du mois. «Il est arrivé chez nous cette semaine», confie une vendeuse de la Fnac de Lausanne. Pas question, pour autant, de le mettre en évidence. Avec son contenu antisémite, anticatholique ou collabo, «le best-seller de l’occupation» n’est pas le genre de livres avec lequel la Fnac souhaite attirer le chaland, nous dit-on.

Chez Payot, la politique est différente. Cette semaine, le livre se trouvait bien en évidence au milieu du rayon consacré à l’histoire et à la philosophie. Un choix assumé par le directeur Pascal Vandenberghe: «Le monde a changé depuis Internet. Aujourd’hui, on a «Mein Kampf», «Les décombres» ou «Le Protocole des Sages de Sion» accessibles d’un clic et sans commentaires. Heureusement, il en existe aujourd’hui des éditions légales, sérieuses, encadrées par des appareils critiques. Il est temps de regarder ces textes comme des objets historiques.» Et d’ajouter qu’il souhaite aussi la réédition de pamphlets de Céline, là encore dans un «cadre contrôlé».

Cette politique fait des mécontents: « Lucien Rebatet, fasciste et antisémite convaincu vit son retour post mortem. La version actuellement diffusée est une édition annotée par une historienne spécialisée. Il fallait au moins cela pour envisager la sortie d’un tel brûlot antisémite. Il ne s’agit pas d’une banale production littéraire mais bien un condensé des textes de Rebatet dont son abject livre phare les « Décombres ».  explique Johanne Gurfinkiel, de l’organisation de lutte contre l’antisémitisme Cicad avant de poursuivre. « Fallait-il le rééditer ? La question reste entière mais il serait bon de s’interroger sur l’intérêt éducatif. Combien de lecteurs, pour certains mineurs, pourront appréhender ce monument d’expression de haine et de soutien au IIIe Reich ? Grâce au libraire qui se sont empressés de le mettre en vente ? J’en doute au regard de la manière dont il est actuellement diffusé. Voilà un ouvrage qui trouve sa place dans les rayons de certaines librairies. Parfois en première ligne, sans contre-indications. Sans avoir à l’étiqueter avec un « impropre à la consommation !», je pense que certaines mesures déjà suggérées lors de la diffusion de Mein Kampf en 2012, restent d’actualité, notamment :

•           ajouter une signalétique indiquant que le contenu de l’ouvrage incite à la haine, au crime et à la discrimination raciale.

•           indiquer une limite d’âge sur chaque exemplaire et contrôler l’âge des jeunes acquéreurs. »

Une fois encore, il semble que pour certains le mercantilisme aura eu raison de la responsabilité. Le livre n'est pas une simple marchandise ni le libraire un simple marchand! Je nourris un profond respect pour les libraires, responsables, citoyens. »

«Je ne suis pas opposé à ce qu’on vende ce livre, mais il ne faut pas le mettre sur des présentoirs», ajoute de son côté Philippe Kenel, président de la Licra Suisse. Martine Brunschwig Graf, présidente de la Commission fédérale contre le racisme, est moins inquiète: «Personne ne va devenir antisémite en lisant ce livre à lui tout seul, aujourd’hui.» Pour elle, le point central est qu’il y ait une bonne édition critique, à même de donner aux acquéreurs du livre la possibilité d’en faire une lecture intelligente. Et de pointer du doigt la présence d’auteurs contemporains, bien plus dangereux et séduisants pour les jeunes, disponibles en librairie sans mise en garde.

 

Source : lematin.ch, 24 octobre 2015

CICAD en action

  • Plus de 20 ans d’actions

    La CICAD se préoccupe des menaces qui pèsent sur les Communautés juives. Prévenir, conseiller et agir : 3 mots d’ordre contre un même fléau.