Nov

16

2007

Etre Juif à Fribourg au XXe siècle

C'est une petite synagogue à l'ombre du bâtiment des Finances à Fribourg. Sur la façade, des caractères hébraïques intriguent, «mais de nombreux Fribourgeois ne savent pas qu'il y a là une synagogue», dit Anne-Vaïa Fouradoulas, qui vient de publier une histoire de la communauté juive locale au siècle passé*.

Jusqu'ici, la connaissance de cette petite communauté s'arrêtait au XIXe siècle, avec une étude parue en 1987, et centrée sur le Moyen Age.

Le livre d'Anne-Vaïa Fouradoulas comble une lacune, et il s'inscrit dans l'imposant travail historique réalisé par d'autres chercheurs depuis quelques années, autour du Rapport Bergier.

Les Juifs de Fribourg sont originaires d'Alsace, à l'image de la famille Nordmann: le grand-père Isidore s'installe à Fribourg en 1907, venant de Zurich.

D'autres émigrent depuis l'Europe de l'Est et, plus tard, d'Afrique du Nord. Ils sont colporteurs, vendeurs de bestiaux, commerçants. Jamais nombreux - ils sont environ 130 actuellement - ils sentent le besoin de se grouper en communauté.

En 1895 est fondée la Communauté israélite de Fribourg, la CIF. Un certain Geismann en est le premier président. Isidore et Camille Nordmann sont secrétaire et caissier.

Isidore prend la présidence en 1922, son fils Jean Nordmann lui succède en 1957, suivi par son petit-fils Claude, actuel président. Impressionnante continuité, qui dit le poids d'une famille mais aussi la qualité de ses membres.

Dans une première partie, Anne-Vaïa Fouradoulas s'intéresse à la vie interne de la CIF: statuts, soucis financiers, associations féminines et de jeunesse. La synagogue est inaugurée en 1905, et la communauté obtient en 1910 un espace propre au cimetière de Saint-Léonard.

Le choix des officiants est un souci constant. Certains ne donnent pas satisfaction, d'autres ont un rayonnement considérable. Dont le rabbin Lehrmann, en poste de 1935 à 1948. Et plus encore le Français Claude Layani, présent de 1963 à 1996: son mandat coïncide avec l'intégration active de la communauté et le rapprochement judéo-chrétien. La reconnaissance de la CIF comme corporation de droit public est acquise entre 1982 et 1990.

Les relations de la communauté avec l'environnement cantonal occupent la deuxième partie du livre. L auteur y relève «une face d'ombre»: un antisémitisme qui ne dit pas son nom et pèsera lourd lorsque Hitler prend le pouvoir. En 1937, le correspondant de "La Liberté" à Berlin estime que "malgré les apparences du contraire, le non-aryen, à Berlin n'est pas si malheureux". 

Méfiance et brimades
L'accueil des réfugiés à Fribourg est bien documenté. Le livre raconte les importants efforts financiers consentis, la «sécheresse» des autorités, les brimades que subissent certains exilés. Très vite, Bluette Nordmann et son mari se rendent compte que des choses horribles se passent en Allemagne, mais ils se heurtent au scepticisme des médias ("Le caractère atroce de ces révélations les rend suspectes», répond la «Tribune de Genève» en 1944, refusant de publier un article).

Des autorités méfiantes, un évêque, Mgr Besson, «très distant»: il faudra attendre les années 60 pour que le climat se réchauffe et que les Juifs de Fribourg trouvent pleinement leur place. Avec, toujours, la conscience de leur différence.

*"La communauté juive à Fribourg et son environnement cantonal (1895-2000)". Collection "Aux sources du temps présent". En librairie ou sur commande à la chaire d'Histoire contemporaine, Cité universitaire, avenue de l'Europe 20, 1700 Fribourg

 
 

Anne-Vaïa Fouradoulas est interviewée par "La Liberté" d'aujourd'hui.

 

Votre livre conclut à un antisémitisme fribourgeois au cours du XX siècle?

 
"Pas de tous les Fribourgeois, évidemment. On ne peut pas parler non plus d'une hostilité affichée. Il s'agit bien davantage d'un antisémitisme larvé, qui passe par des préjugés tenaces, des généralisations, des clichés. Du genre: «L'argent est aux mains des Juifs», ou bien : «Le lobby juif américain domine la politique aux Etats-Unis». Je suis frappée aussi par la forte méconnaissance du phénomène antisémite. Tout le monde connaît l'Holocauste, mais très rares sont ceux qui savent que les Juifs sont persécutés depuis des siècles : lors de leur expulsion d'Espagne au XVe siècle, pendant les nombreux pogroms qui ont frappé les Juifs de Russie ...
 

A vous lire, l'histoire des Juifs de Fribourg se confond avec l'histoire de la famille Nordmann?

 
Je tenais à faire l'histoire d'une collectivité, d'une petite minorité. Je me suis efforcée, à travers les sources disponibles, les interviews réalisées, de ne pas me limiter au petit noyau très actif qui guidait la communauté. Cela dit, il est évident que la famille Nordmann, depuis le père Isidore, a joué un rôle clé. C'est encore plus vrai avec son fils Jean: il s'engage sans compter pour les réfugiés juifs pendant la guerre et il préside la communauté de 1957 à 1986. Avec son épouse Bluette, il ouvre les Juifs de Fribourg sur l'extérieur, tissant des liens étroits avec le milieu ambiant. Il est colonel à l'armée, député radical au Grand Conseil en 1966. Son impact est extrêmement fort et positif.
 

La communauté juive de Fribourg peut-elle disparaître?

 
Elle est encore bien vivante mais il vrai qu'elle est entrée dans une phase de repli, après l'âge d'or des années 1950 à 1980. Son actuel président, Claude Nordmann, parle de «déclin», avec un recul des membres. Ils n'ont jamais été très nombreux, mais ils sont désormais âgés. Le passage du flambeau à la nouvelle génération se fait mal: les jeunes vont travailler à Berne ou à Lausanne, ils sont moins intéressés par la question religieuse. Le recul du sentiment · religieux est un phénomène général en Occident. mais il a des effets plus douloureux dans une petite communauté".
 

Source : La Liberté - vendredi 16 novembre 2007

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