Natalia Rykova

Natalia Rykova est directrice exécutive du Moscow Bureau for Human Rights. Interview du 5 août 2008.

 

Deux représentants du Moscow Bureau for Human Rights, son directeur M. Alexander Brod et sa directrice exécutive Mme Natalia Rykova, étaient présents à Genève cette semaine pour participer à la 73ème session du Comité des Nations Unis sur l’élimination de la discrimination raciale (voir Newsletter N° 742). La CICAD en a profité pour les rencontrer et vous livre l'interview qu'elle a réalisé de Mme Rykova:

 

Madame Rykova, vous êtes venue à Genève pour participer à la 73ème session du Comité pour l’élimination de la discrimination raciale, qui se tient actuellement à l’Office des Nations Unies. Qu’avez-vous retiré de cette participation ?

 

D’une manière générale, nous avons trouvé la session positive; nous avons eu la possibilité de délivrer notre rapport sur la situation des droits de l’Homme, l’administration de la justice et la liberté de parole dans la Fédération de Russie. C’était également l’occasion pour nous de rencontrer les représentants des autorités, ainsi que les responsables des différents groupes, et de partager nos expériences. Mais il y a tout de même quelques points qui pourraient être améliorés, de notre point de vue, notamment le fait que les ONG, comme notre Bureau, n’ont pas toujours l’autorisation de participer aux débats officiels.

 

En ce qui concerne notre organisation, M. Alexander Brod, directeur de notre Bureau, et moi-même avons donné une conférence, au Club suisse de la Presse, dont le sujet était : «Xénophobie, discrimination raciale, antisémitisme et persécutions religieuses dans les régions de Russie». Durant cette conférence, nous avons eu la possibilité de présenter un documentaire intitulé «L’ombre de la swastika» («The shadow of swastika»), qui décrit le développement et la situation actuelle des scènes d’extrême droite et néo-nazie en Russie.

 

Vous avez récemment publié un rapport («Anti-Semitism in today’s Russia (2006-2007)»), qui démontre que l’antisémitisme est un grand sujet d’inquiétude en Russie. Pouvez-vous nous parler des différentes formes actuelles de l’antisémitisme et de l’évolution de la situation en 2008 ?

 

La situation concernant la discrimination ethnique et l’antisémitisme dans la Fédération de Russie est inquiétante, et le niveau de la haine raciale, de même que celui de la violence qui l’accompagne, est encore élevé. De manière générale, nous constatons une hausse menaçante des sentiments xénophobes en Russie et une escalade des crimes motivés par la haine raciale.

 

D’après nos données, durant les 6,5 premiers mois de l’année 2008, au moins 170 agressions xénophobes ont eu lieu dans le pays, dans lesquelles 80 personnes ont trouvé la mort et 195 personnes ont souffert de graves blessures.

 

L’antisémitisme était, et est toujours, une manifestation solide de la xénophobie dans la société russe. Selon un sondage effectué les 28 et 29 janvier 2007 par VTsIOM (un centre d’étude de l’opinion publique), 17% des personnes ayant répondu ne sont pas prêtes à avoir un collège juif et 28% ne voudraient pas voir un Juif devenir membre de leur famille.

 

En ce moment, nous constatons une forte émergence de l’idéologie néo-fasciste et des activités de groupes néo-nazis : diffusion de symboles et de littérature nazis, propagande extrémiste et haineuse, notamment sur internet. Le langage de l’hostilité et de la haine est plus particulièrement propagé auprès des jeunes, bien que les idéologues et organisateurs soient des adultes, dont certains sont des intellectuels.

 

Un grand nombre de politiciens et de partis politiques font usage de la rhétorique antisémite pour se faire élire. Un grand nombre de livres antisémites, tels que «Mein Kampf», sont en vente libre en Russie.

 

Nous constatons également l’existence de quelques remarques antisémites individuelles provenant de la population musulmane, mais ces propos ne peuvent être imputés à l’ensemble de la communauté musulmane. De manière générale, le dialogue interreligieux est très bon en Russie.

 

Nous ne connaissons pas d’«antisémitisme étatique». L’antisémitisme, et la xénophobie en général, se rencontrent surtout dans les banlieues, où réside une importante population immigrée.

 

Comment les autorités réagissent-elles habituellement en cas d’actes antisémites ?

 

Les autorités étatiques ne réagissent pas lors d’actes antisémites. Cette tâche reviendrait plutôt aux forces de l’ordre, mais leur réaction n’est habituellement pas aussi bonne que ce que l’on pourrait attendre. C’est pourquoi notre Bureau projette d’ouvrir des bureaux juridiques indépendants, ainsi qu’une permanence téléphonique, qui se chargeront d’apporter de l’aide et des conseils juridiques aux victimes d’actes antisémites.

 

Toutefois, puisque nous parlons des autorités, il convient de noter qu’il y a quelques années, lorsque Vladimir Poutine était Président, il s’était rendu au camp nazi d’Auschwitz et avait demandé pardon pour les souffrances du peuple juif. Il avait déclaré que l’antisémitisme, dont des manifestations avaient eu lieu en Russie précisément pendant son voyage, le rendait triste.

 

Avez-vous envoyé votre rapport aux autorités et / ou aux médias ? Quelle a été leur réaction ?

 

Notre rapport n’a pas encore été officiellement publié, mais nous allons le faire dès notre retour en Russie. Nous espérons que cette publication sera suivie de discussions avec les autorités et les medias et que, en fin de compte, cela aboutira à un meilleur contrôle de l’antisémitisme.

 

Avez-vous constaté une évolution de l’antisémitisme depuis la chute de l’Union Soviétique ?

 

A l’époque de l’Union Soviétique, la propagande insistait, entre autres, sur l’idéologie de l’amitié entre les peuples. Lorsque l’Union s’est effondrée, il y a soudain eu un vide idéologique, qui a ouvert la voie à d’autres idéologies, notamment nationalistes et antisémites.

 

Mais d’un autre côté, la chute de l’Union Soviétique s’est également traduite par une renaissance de la vie juive, aussi bien culturellement que religieusement: des synagogues ont été construites, ainsi que des écoles juives, des centres communautaires, etc.

 

Quelle futures perspectives voyez-vous pour la lutte contre l’antisémitisme en Russie ?

 

Tout d’abord, comme je l’ai déjà mentionné, nous allons ouvrir des bureaux juridiques, qui apporteront aide et conseils aux victimes de l’antisémitisme.

 

Nous aimerions également parvenir à une meilleure interaction avec les médias, dans le but de promouvoir les idéaux de tolérance et de multiculturalisme. Les gens doivent s’ouvrir à la culture et à l’histoire des autres peuples et le seul moyen d’y parvenir est de passer par les médias. Et l’un des problèmes les plus importants, de notre point de vue, est que l’histoire de l’Holocauste n’est pas suffisamment connue en Russie. C’est pourquoi nous organisons des séminaires pour les journalistes russes, pendant lesquels nous leur enseignons l’histoire de l’Holocauste, et nous les amenons également en Israël, à l’Institut Yad Vashem.

 

Lors de votre passage à Genève, vous avez rencontré le Vice-président de la CICAD, M Victor Gani, ainsi que son secrétaire général, M Johanne Gurfinkiel. Comment jugez-vous le travail de la CICAD et qu’avez-vous retire de cette réunion ?

 

Cette réunion était très intéressante parce que nous avons tous beaucoup appris les uns des autres. Le principal point positif est que nous avons réalisé que nos deux organisations tendent à travailler de la même manière : par interaction avec les autorités et les médias, par exemple. Il est bon de savoir que nous travaillons dans la même direction.

 

Interview réalisée par la CICAD (Julien Pellet) - mardi 5 août 2008

 

 

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