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19

2011

La satire, piquante arme de guerre suisse

Quand les soldats de la Wehrmacht se moquaient de notre pays entouré de barbelés en chantant «Ce hérisson, nous le mangerons au dessert!», les Suisses en rigolaient: il n’y avait bien que les Allemands pour manger du hérisson! Pendant la Seconde Guerre mondiale, les moqueries étaient évidemment piquantes... Encore fallait-il pouvoir s’exprimer. La censure était impitoyable dans le Reich. En Suisse en revanche, les chansonniers, cabarettistes et autres caricaturistes, qui échappaient au contrôle des forces de l’Axe, ont profité de la tolérance – voire de la bienveillance – des autorités helvétiques pour dénoncer, la langue affûtée et la plume vitriolée, les régimes totalitaires et leurs dirigeants. Leurs assauts, que ce soit à la radio, dans la presse satirique ou dans les cabarets, se sont prolongés sans discontinuité de la prise de pouvoir d’Hitler en 1933 à la fin de la guerre.

«Ruses de Sioux»
Parmi ces artistes «impertinents», on trouve surtout, du côté romand, le comédien, chanteur et compositeur Jean Villard-Gilles, qui passait, disait-on, pour «l’ennemi N°1» des diplomates allemands en Suisse. Le Vaudois, d’abord mobilisé au Théâtre des Armées, relève le pari de composer une chanson par semaine pour Radio-Sottens en 1940 – dont «Les Trois Cloches» – puis lance le cabaret Coup de Soleil à Lausanne, formant un duo célèbre avec Edith Burger. Dans ses mémoires, le chansonnier raconte qu’il fallait déployer des «ruses de Sioux» pour ne pas donner prise à la censure : «Aussi, je procédais par allusions. Je ne nommais personne, mais un seul mot bien placé faisait l’effet d’une petite bombe.» Du «caporal du Schnock» au «général Bobok» ou au «César de Carnaval», les «maîtres du jeu» en prennent pour leur grade.

Menaces anonymes
Face à un auditoire «ultrasensible», le cabarettiste fonce dans le brouillard : «Imaginez ce public où les agents de l’Axe se mêlent aux diplomates alliés, aux collabos de passage, aux maquisards qui débarquent clandestinement de Savoie pour se ravitailler... le tout noyé dans la masse des fidèles qui attendent d’Edith et Gilles non pas tant l’oubli que le soulagement de leurs angoisses.» L’artiste reçoit des menaces anonymes, comme ce télégramme: «Patience, rira bien qui rira le dernier – Tu ne perds rien pour attendre, salaud !» Signé : «Un ami de l’Axe.» Mais le succès du spectacle, qui devient bientôt un rendez-vous européen, le réconforte.

Le chansonnier reçoit aussi de nombreux témoignages de reconnaissance. «Quand Gilles a chanté quelques couplets satiriques, on a l’impression que certaines choses sont définitivement vengées», commente «La Nouvelle Revue de Lausanne», en 1942. De nombreux messages de soutien lui viennent de la France aimée. C’est que ses chansons sont entendues loin à la ronde, grâce à l’émetteur de Sottens. Jean Villard-Gilles ne doit véritablement affronter la censure qu’une fois avec sa chanson «Débarquement», dont l’interprétation lui sera interdite au Grand Théâtre. Quelques jours plus tard, le chansonnier persiste et signe au Coup de Soleil. «En attendant la fin de la guerre, que pouvions-nous faire, nous autres, dans notre île battue par les flots, mais encore intacte ?», s’interrogera plus tard l’artiste vaudois. Pour lui, il s’agissait d’«entretenir l’espoir»: «Dire et répéter à nos concitoyens, à ces étrangers, à ces Juifs échappés à l’ogre germanique, que rien n’était perdu.» Et même dans ses chansons les plus sarcastiques, comme «Les Conquérants», le poète laisse poindre une note d’optimisme (lire ci-dessous). Chantant l’espoir envers et contre tout, Gilles fait oeuvre de résistant. Dans un intéressant mémoire de licence présenté à l’Université de Fribourg, François Willen le souligne: «Gilles, même s’il ne court pas de réel danger, accomplit bien une sorte de résistance civile. (...) Sa fonction de catalyseur d’une certaine pensée collective joue un rôle important dans le théâtre de la guerre.» Le célèbre Vaudois n’était pas seul à brandir l’arme de la satire. Outre-Sarine, un autre cabaret excellait dans la résistance par l’humour, dérangeant au plus haut point les Allemands. C’était le Cornichon, à Zurich, dirigé par Walter Lesch, avec la complicité talentueuse d’Elsie Attenhofer et d’autres artistes, inscrits sur les listes noires des nazis. Le Cornichon, qui s’est produit de 1934 à 1951, persiflait allègrement la «Nazidonie», ses «vrais Aryens» et son Führer veillant «sur le beurre, sur le sang et sur l’idiotie». Sa satire «acide» lui a valu à plusieurs reprises les foudres du consul général allemand et de ses sbires. En vain, car les autorités reconnaissaient aux cabarets leur rôle d’exutoire. Le Cornichon était aussi impitoyable à l’égard des politiciens suisses qui se montraient faibles envers l’Axe. En 1940, par exemple, le président de la Confédération Marcel Pilet-Golaz fut sévèrement épinglé pour avoir accepté de recevoir une délégation suisse favorable à une collaboration avec le Reich. En presse écrite, c’est l’hebdomadaire alémanique «Nebelspalter» qui se montre le plus virulent. Il se moquait aussi bien des totalitarismes bruns (nazis) que rouges (communistes). «Les caricatures politiques de la revue étaient si insultantes pour Hitler et Staline qu’il est difficile de comprendre pourquoi elle n’a pas été censurée», note l’historien Stephen P. Halbrook, qui a consacré un chapitre à la satire dans son dernier ouvrage.

Bon pour le moral
Avec le recul, les caricatures publiées par le «Nebelspalter» se révèlent aussi lucides que prémonitoires. Comme ce dessin de septembre 1939 sur le Pacte germano-russe, qui met en scène Hitler en dompteur, la tête dans la gueule d’un ours. Ou ce croquis particulièrement cynique de Joseph Goebbels dans son bureau, criant à la cuisinière: «Ferme la porte! Quand je suis en train de prouver que nous sommes une race meilleure, je ne supporte pas les odeurs de gaz.»Face au rouleau compresseur de la propagande nazie, ces coups de pique peuvent paraître dérisoires. Ils n’en ont pas moins gonflé le moral des Suisses.

Source :
Ouvre ce lien externe dans une nouvelle fenêtreLa Liberté, - Vendredi 19 août 2011.

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