Nov

04

2010

«Pardonner, mais ne pas oublier»

 

Ruth Fayon, rescapée des camps nazis, a partagé sa terrible histoire avec des élèves du Gymnase Intercantonal de la Broye, à Payerne. Silence et émotion se sont emparés de l'auditoire.

 

 

Le numéro 44503. C'est la marque indélébile que porte Ruth Fayon sur son avant-bras gauche. «Regardez, les nazis m'ont tatoué ce matricule lors de mon arrivée à Auschwitz en 1942», montre-t-elle à l'auditoire en tremblant de tout son corps. «C'est à cet instant que j'ai perdu mon nom et mon identité

 

Ruth Fayon, 80 ans, est une rescapée des camps de la mort. L’une des dernières encore en vie en Suisse. A l'invitation de la direction du Gymnase intercantonal de la Broye (GYB) , elle a accepté de venir raconter jeudi dernier son histoire aux collégiens.«Pour lutter contre la tentation de l'oubli», explique-t-elle. Une piqûre de rappel de circonstance pour les jeunes. A l'heure ou certains remettent en question le génocide juif - comme l'évêque anglais Williamson - et d'autres sont tentés de banaliser et de refouler des événements tragiques - tel le meurtre du marchand de bétail juif à Payerne en avril 1942.

 

 

C'est d'ailleurs la même année que commence l'effroyable voyage de Ruth Fayon. En août 1942, elle est arrêtée à Prague. «Notre seule crime? Notre religion.» Elle a alors 14 ans. «A peu près votre âge», lance-t-elle aux gymnasiens. Les nazis la déportent - avec ses parents ainsi qu'une jeune sœur - au nord de la capitale tchèque, à Theresienstadt, une garnison militaire transformée en ghetto juif. En décembre, la famille est acheminée à Auschwitz, en Pologne. «Dans des wagons à bestiaux, comme si nous étions des animaux

 

La vieille dame parle doucement en faisant de longues pauses. Dans la salle de la Blancherie, l'émotion et le silence s'imposent naturellement.Certains gymnasiens commencent à avoir les yeux mouillés. Ruth Fayon également. «A notre arrivée, il faisait un froid de canard. On nous a complètement déshabillés pour contrôler si nous ne cachions pas de valeurs dans les coutures de nos vétements». Puis, les hommes et les femmes sont séparés et logés dans des baraquements. «Très vite, nous nous sommes rendu compte de l'existence des chambres à gaz

 

Commence ensuite une attente collective effroyable, celle de la mort: «J'ai été affectée au tri des vêtements. Les conditions de vie étaient terribles. Comme nourriture, on ne nous donnait qu'un infâme liquide noirâtre avec un bout de pain. Pour ce qui est de l'hygiène, il n'y avait pas de savon, pas d'eau. On pouvait seulement se laver quand il y avait de la neige. Nous n'avions plus aucune notion du temps.»

 

Au printemps 1944, la panique parmi les détenus est grandissante. «Car le rythme des mises à mort s'accélère soudain.» C'est à ce moment que Ruth Fayon a de la «chance dans son malheur». Avec sa mère, sa sœur et 300 autres femmes, elle est envoyée à Hambourg pour déblayer les rues après les bombardements des alliés. «Cela nous a permis d'échapper aux fours crématoires. C'est la dernière fois que j'ai vu mon père vivant.» Nouveau long silence.

 

En mars 1945, à l'approche des alliés, celle qui a alors 16 ans est transférée au camp de Bergen Belsen. Un mois plus tard, l'endroit est libéré par les Anglais. «Atteinte du typhus, j'étais très faible. Je n'avais plus de cheveux et je ne pesais que 35 kilos». La famille revient ensuite à Prague pour essayer de recommencer à vivre: «Nous avions tout perdu. Pour échapper au bruit des bottes russes, nous avons émigré en Israël en 1949.» C'est là-bas que la jeune fille rencontre son futur mari, avant de déménager avec lui à Istanbul, puis en Suisse à Genève.
Ruth Fayon, mère de trois enfants, explique qu'il lui a fallu plus de trente ans avant de trouver 1e courage de raconter son histoire. Quand un élève lui demande comment elle a fait pour «endure cette tragédie», l'alerte octogénaire lui répond: «Tu sais, mon chéri, l'être humain est plus fort que ce qu'il imagine. En fin de compte l'important se résume à peu de choses : pardonner, mais ne pas oublier».

 

Une expo aussi

David Bonny, enseignant d'histoire au Gymnase intercantonal de la Broye (GYB), est l'instigateur de la rencontre entre Ruth Fayon et les collégiens. «Cette manifestation n'a pas de lien direct avec la récente polémique à Payerne autour du livre de Chessex: elle a été planifiée bien avant. Mais c'est une coïncidence qui tombe bien, qui va pousser à la réflexion», explique-t-il. «Ce qui est sûr, c'est que les cent élèves présents ont vécu une expérience qu'ils ne sont pas prêts d'oublierLa conférence a été organisée pour accompagner et lancer une exposition: «Auschwitz-Birkenau. La Fin du voyage» est constituée par des photographies prises par David Bonny lors d'une visite dans le complexe d'extermination en 2003. L'exposition, ouverte à tous, a pour but de présenter la structure cynique d'un camp nazi ou plus d'un million d'êtres humains ont trouvé la mort.

 

Espace de la Blancherie, à côté du GYB, du 1er février au 7 mars, les jeudis de 16h30 à 19h et les dimanches de 10 à 17h, sauf le 19 février.

 

Témoignagnes de gymnasiennes

Lara Curty
18 ans, 4e du GYB, Payerne

«Je suis bouleversée par ce témoignage. En cours, nous avons étudié l'histoire du génocide juif à travers des livres et des documentaires. De cette manière, il n'est pas facile de s'imaginer l'ampleur de ce drame. Quel choc d'écouter une personne qui a vécu l'holocauste en direct. A vrai dire, on n'arrive pas à se mettre' à la place de cette dame rescapée des camps nazis. Et dire qu'elle porte encore ce numéro sur son bras, qu'on lui a tatoué à son arrivée à Auschwitz. Cela doit être terrible! Comme il y a de moins en moins de survivants de cette tragédie, il nous revient de transmettre ce message. Je vais en tout cas en parler à mes amis et à ma famille. Il ne faut pas oublier ce terrible épisode du passé. De même, il ne faut pas oublier que l'on a tué un Juif à Payerne en 1942. Car l'important, c'est de ne pas répéter les mêmes erreurs.»

 

Marie Streller
17 ans, 4e du GYB, Granges-Marnand

«Cette conférence m'a profondément touchée et m'a fait pleurer. J'ai trouvé émouvant la façon dont Ruth Fayon a partagé ce qu'elle a vécu. Ses mains qui tremblaient m'ont fait frissonner. Elle nous a même remerciés de l'avoir écoutée, alors que c'est nous qui devrions la remercier pour son courage et sa force. Ce que cette dame a vécu est vraiment inhumain. C'est un privilège pour nous d'avoir pu écouter son récit incroyable qui fait partie intégrante de notre passé et de notre histoire. A ce titre, je trouve bien que Chessex relate l'histoire du marchand de bétail assassiné à Payerne. Cela doit rester gravé dans l'histoire de la ville, même si la tentation est grande de vouloir oublier un épisode aussi horrible. Je trouve qu'il serait bien de donner le nom de cette personne à une place ou à une rue de Payerne.»

 

Julie Schupbach
18 ans, 4e du GYB, Granges-Marnand

«Je suis impressionnée, mais pas choquée par ce récit. Pas choquée, car j'étais déjà consciente de cette tragédie. Ce n'est pas quelque chose qui m'arrive dessus sans prévenir. Ce qui m'a le plus émue, c'est quand cette dame nous a dit qu'elle avait beaucoup de peine à nous raconter son histoire; mais qu'elle arrivait à prendre sur elle pour que cela nous serve dans le futur. Je vais partager cette expérience autour de moi. Jour nous protéger, parce qu'on n'est jamais à l'abri l'une montée d'un groupe raciste ou nazi. Pour ce qui est du livre de Chessex, on n'en n'a pas beaucoup parlé avec mes amis. Je pense que ce qui s'est passé en1942 est impardonnable. Il est trop facile de refouler cette horreur, mais en même temps, je comprends que des gens cherchent à se protéger pour continuer à avancer»

 

Trois questions à Johanne Gurfinkiel, secrétaire général de la CICAD

Selon Johanne Gurfinkiel, on assiste en Suisse depuis le début de l'année à une flambée d'antisémitisme. Le secrétaire général de la Coordination intercommunautaire contre l'antisémitisme et la diffamation (CICAD) s'explique et commente la récente polémique payernoise.

 

Vous tirez la sonnette d'alarme. D'après vous, la Suisse serait le théâtre d'une recrudescence d'antisémitisme suite à la guerre de Gaza...

On peut parler d'une tornade qui a commencé par de petites vagues à la fin 2008. Nous n'avions pas constaté une telle déferlante depuis l'affaire des fonds en déshérence. Cet antisémitisme se manifeste de diverses manières: lettres de lecteurs, courriers d'insultes, commentaires sur la Toile, graffitis. A Genève, on a brisé la vitrine d'un centre d'études juives. A Zurich, des particuliers ont reçu des messages d'un groupe qui se fait appeler «Une Suisse sans Juifs». Même si elle n'a pas reçu de menaces de mort, la communauté juive craint pour son intégrité. Ce qui est grave, c'est que certains en viennent à concevoir qu'un acte antisémite est excusable, parce qu'il s'agirait d'un acte politique à l'encontre d'Israël. C'est un appel ouvert à la violence et à la haine. Nous aimerions que les autorités suisses prennent des mesures, ce qu'elles tardent à faire. Nous aimerions par exemple qu'elles se prononcent face à la venue prochaine à Genève de l'ignoble humoriste antisémite Dieudonné.

 

Dans ce contexte, comment vivez-vous l'affaire des prêtres catholiques négationnistes ?

Les propos tenus par M. Williamson et Abrahamowicz nous ont scandalisés. Même si de nombreux prêtres ont exprimé leur inquiétude face à ces relents nauséabonds, le Vatican se montre pour sa part très discret sur la question. La balle est dans son camp ... Ce qui est sûr, c'est que cette triste situation met à malles relations jusque-là très bonnes entre les communautés juives et catholiques.

 

Plus près de chez nous, votre réaction suite à la polémique suscitée à Payerne par le livre de Chessex ?

Le citoyen Bloch a été sauvagement assassiné en 1942 : il a été tué à cause de son appartenance religieuse. Le fait de ramener cette mort à atroce à un banal fait divers me provoque une profonde tristesse et une énorme incompréhension. Comment le syndic de Payerne peut-il minimiser une affaire aussi grave, comme s’il s’agissait d’un animal écrasé sur la route ? J’espère pour lui qu’il n’a pas mesuré la portée de son propos. Car une personne normalement constituée ne peut pas réduire ce drame terrible à un fait divers à oublier.

 

Source: Samuel Jordan, La Liberté - lundi 2 février 2009

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