Oct

29

2014

Differdange au Luxembourg: Les années brunes de la Cité du fer

Hier, quinze Stolpersteine ont été scellées dans le sol de la commune, devant le dernier domicile de personnes déportées et assassinées par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale.

L'artiste allemand Gunter Demnig a scellé hier quinze pavés dans les rues de Differdange. Chacun d'entre eux porte le nom, la date de naissance, l'année et le lieu du décès d'une personne que les nazis ont envoyée à la mort. Regarder en arrière n'est pas un exercice facile car on ne sait jamais vraiment ce que l'on va trouver, enfoui sous les évènements et les actes que l'on a décidé d'oublier, sciemment ou inconsciemment.

Differdange a le mérite d'avoir fait ce travail et le résultat de ces recherches scrupuleuses menées par l'historien Cédric Faltz permet de lever le voile sur les heures sombres de la commune. «Ce ne sont pas de belles choses, mais il est nécessaire de les connaître», a expliqué le bourgmestre, Roberto Traversini.

«Le sort des juifs importe peu»

Dressons le tableau. En 1939, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, Differdange est déjà une petite commune industrielle particulièrement cosmopolite de 16 000 âmes. La sidérurgie et les mines ont amené nombre de Polonais, Italiens, Allemands, Belges...

Les premiers juifs, eux, sont arrivés d'Alsace-Lorraine. En 1907, ils étaient 38 dans une commune qui n'a jamais compté de synagogue. Ceux-ci, pour la majorité commerçants, étaient parfaitement intégrés. Certains étaient même des personnalités importantes de la vie de la cité, à l'image de Mayer Bonem, qui était élu au conseil municipal et président de la commission des Finances de la commune.

Ce multiculturalisme, cette intégration sans fausse note... autant d'informations qui pourraient faire croire à un rejet naturel des idéologies nazies. Ce serait pourtant faire une terrible fausse route, comme l'ont prouvé de nombreux documents retrouvés par Cédric Faltz. «L'antisémitisme était très présent à cette époque, relate-t-il. À tel point que l'on se rend compte que le sort des juifs importait peu à la population.»

Differdange s'est même montré particulièrement zélée dans l'exercice qui consistait à répertorier les juifs et, de manière plus générale, tous ceux que les nazis ne supportaient pas de voir vivre autour d'eux. «La première liste des juifs de la commune a été signée dès 1940 par le bourgmestre Pierre Gansen, qui était pourtant socialiste. Le Gauleiter venait à peine de prendre ses fonctions», apprend l'historien.

Quand le bourgmestre part avec la caisse

À Differdange, une colonne était régulièrement annotée : celle des remarques. «Ceux qui ont réalisé les listes indiquaient de nombreuses précisions concernant la famille et les amis des personnes inscrites, explique Cédric Faltz. Il y avait beaucoup plus de renseignements que ce que demandaient les nazis. Et c'est assez inhabituel. À Dudelange ou à Esch, les informations étaient le plus souvent lacunaires. Comme si les autorités voulaient gagner du temps...»

Les conditions de vie des juifs et des minorités ne se sont pas arrangées avec l'arrivée au pouvoir en mai 1941 d'un bourgmestre très ouvertement nazi, portant fièrement le brassard à la croix gammée : Hermann Friedrich Schrader. Entre le 16 octobre 1941 et le 17 juin 1743, sept convois ont été envoyés du Luxembourg vers des ghettos et des camps allemands. Parmi ceux qui ne sont jamais revenus, on comptait 32 Differdangeois.

En 1944, lorsque les Américains viendront libérer le pays, Schrader s'enfuira en Allemagne avec les trois millions de deutsche marks que comptait la caisse communale, les camions de pompiers ou encore les machines à écrire de la mairie.

Lors de son procès, le juge britannique estimera qu'il n'était pas au courant de la persécution des juifs et ne le condamnera qu'à trois ans de prison. «Mais c'est faux, s'indigne Cédric Faltz. Il y a dans les archives communales des documents qui prouvent le contraire, dont un procès-verbal signé de sa main qui sanctionne un juif qui ne portait pas le brassard jaune à l'étoile de David.» Ces archives n'ont toutefois pas été sorties lors du jugement.

Depuis la Carte blanche de l'historien Denis Scuto sur les ondes de RTL, où il expliquait que l'État luxembourgeois avait fourni aux nazis une liste de 280 élèves juifs dès septembre 1940, le Luxembourg commence à oser regarder le passé avec objectivité. Grâce aux travaux méthodiques et scientifiques d'une génération de jeunes historiens dont l'apparition n'est pas étrangère à celle de l'université, aujourd'hui, les disparus retrouvent enfin la mémoire.

 

 

Source: lequotidien.lu, 29 octobre 2014

CICAD en action

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    Mercredi 23 novembre 2016, élèves et enseignants ont durant une journée organisée par la CICAD, vu et entendu le vécu concentrationnaire de millions de victimes. Ce voyage annuel, fruit d’un partenariat avec les départements d’instruction publique romands depuis plusieurs années, est une journée riche en enseignements qui rappelle à chacun qu’il faut rester vigilant face à l’antisémitisme.