Légiférer contre le négationnisme? Les intellectuels se cherchent
Des personnalités de renom se sont penchées, mardi, sur la vogue d'une «judiciarisation» du passé. Compte rendu d'un débat très vif.
A gauche, Serge Avédikian et Philippe Val. Le réalisateur d'origine arménienne et le rédacteur en chef de Charlie Hebdo.
A droite, Jean-Pierre Azéma et Rony Brauman, l'historien ayant fondé l'association Liberté pour l'Histoire et l' écrivain étant un ancien président de MSE.
Au centre, François Sergent, journaliste à Libération, modérateur du débat: «Faut-il légiférer contre le négationnisme?»
Le Grütli de Genève proposait mardi de réfléchir sur l'utilité des lois dites mémorielles.
M. Azéma inaugure la discussion en lisant «l'Appel des 19», un texte signé par dix-neuf historiens «de poids» en vue de contrer la propension du gouuvernement français à édicter des lois mémorielles.
M. Avédikian lui rétorque que "la négation d'un fait historique avéré appelle une réponse politique et juridique".
La démocratie serait en danger, d'après le réalisateur, si elle ne se dotait pas de lois pour pénaliser le négationnisme. Ces premières prises de position cadrent un dialogue qui s'annonce véhément.
M. Brauman rejoint «le camp» d'Azéma lorsqu'il avance "la restriction de l'espace de délibération publique» qu'induit la déclaration d'une «vérité offficielle» par l'Etat.
Lui, comme l'historien signataire de l'Appel des 19, n'estime pas «nécessaire» de promulguer des lois mémorielles. Et le film d'Avédikian Retour, projeté précédemment, n'y change rien, puisqu'il n'implique selon lui «aucune conséquence» sur le fait qu'il faille ou non légiférer contre le négationnisme.
Sur ce, Philippe Val prend la parole. Le ton monte. «Choqué» par l'Appel des 19, le rédacteur en chef et écrivain rappelle solennellement que "le négationnisme est partie du crime". Mahmoud Ahmadinejad, le président iranien, lui sert d'exemple illustrant le négationnisme comme «propagande pour que le massacre continue ou se renouvelle». Applaudissements.
La portée de la loi Gayssot, en France, punissant «tout acte raciste, antisémite ou xénophobe» est interrogée.
M. Brauman s'oppose aux récentes lois Taubira et Mekachera qui, au même titre que celle de 2001 reconnnaissant le génocide arménien, constituent "une surenchère des lois".
Mais M. Avédikian insiste sur la nécessité de ces lois, même non normatives, dès lors qu'elles permettent de "rétablir la vérité, pour que l'on ne soit pas gagné par le doute". «Et afin de favoriser, poursuit M. Val, l'indispensable travail de mémoire sur lequel s'est aussi construite l'Europe.»
On entend le public gronder quand M. Brauman désigne «l'échelle morale» de M. Val, pour qui le crime de génocide est à différencier de celui de la traite des Noirs.
L'audience s'ébrouera encore à la suite de sa mise en garde, cas du génocide serbe à l'appui, contre l'idée que nier un génocide équivaut à nier l'humanité de l'autre. Cette «fausse relation d'équivalence» est à nouveau reprochée à Philippe Val.
La partie ouverte du débat sera brève. Une question, l'éventuelle déresponsabilisation des citoyens sous l'imposition de vérités d'Etat, est traitée différemment par MM. Avédikian et Azéma.
Puis une intervention vient recentrer quelque peu les échanges. Son auteur met en avant la législation suisse en matière de négationnisme, qui lui apparaît «très en avance». «Il aurait été beaucoup mieux d'interdire la négation de tous les génocides.» Sa remarque est applaudie mais trouve peu d'écho.
D'autres avis sont donnés, avant qu'une femme, estimant ne pas être libre de s'exprimer, tienne simplement à le faire savoir. Elle sera encouragée à parler, mais après le débat, qui doit être clos à l'heure. Et l'heure arrrive.
Source : Le Courrier - jeudi 15 mars 2007
