Fathy Neamat-Allah : «Je ne suis pas venu à Genève pour redresser l'idéologie de sa mosquée»
Le nouveau directeur de la Fondation culturelle islamique de Genève, Fathy Neamat-Allah, sort pour la première fois de son silence pour répondre à ses détracteurs. Et décrire son itinéraire d'administrateur d'entreprises.
Le Temps: Qui êtes-vous?
Fathy Neamat-Allah: "Je suis né en 1939 en Arabie saoudite, à Jeddah, où mon père était directeur d'école. J'ai fait dans cette ville toute ma scolarité, jusqu'au baccalauréat. Et puis je suis parti en Egypte accomplir des études d'agriculture. Je suis resté trois ans au Caire mais comme ma vie là-bas ne m'intéressait que moyennement, j'ai fini par gagner l'Allemagne et à m'établir à Stuttgart, où j'ai obtenu un diplôme en géologie.
Combien de temps avez-vous vécu en Allemagne?
Une quarantaine d'années. Tout en suivant mes études, j'ai commencé à travailler comme traducteur et interprète. Et comme la demande s'est avérée importante, je me suis rapidement mis à mon compte, ce qui m'a amené à parcourir tout le Bade-Wurtemberg, de Mannheim à Constance.
Qui étaient vos clients, justement?
Comme traducteur, j'ai surtout collaboré avec des entreprises allemandes actives dans le monde arabe, en Arabie saoudite, en Irak, au Koweït, en Libye. Comme interprète, j'ai essentiellement travaillé dans des tribunaux, devant lesquels des Arabes étaient appelés à comparaître.
Vous n'êtes jamais rentré en Arabie saoudite à cette époque?
Oh! si. En 1988 et 1989, je m'y suis même réinstallé, tout en gardant un pied-à-terre en Allemagne. C'est alors que je suis devenu membre de la Ligue islamique mondiale, qui gère un grand nombre de lieux de culte de par le monde. Cette institution cherchait des Saoudiens parlant des langues étrangères et possédant une expérience de la vie en Europe. Et puis je suis reparti en Allemagne, où j'ai vécu encore dix ans, jusqu'en 2000.
Et là, vous êtes rentré en Arabie saoudite. Pour quelles raisons?
J'avais commencé à me sentir un peu à l'étroit en Allemagne. J'avais le choix entre un retour en Arabie saoudite et une installation en France, qui est le pays de ma femme. D'autant que j'ai les deux nationalités, saoudienne et française. Finalement, nous avons opté pour l'Arabie. J'ai occupé là-bas divers postes de responsabilités dans deux entreprises successives: une ferme d'élevage d'autruches, puis une société plus importante qui menait de front de nombreuses activités dans des secteurs aussi variés que la construction, l'alimentation et la santé.
Vous étiez alors à Jeddah?
Oui. En Arabie saoudite, je ne connais que Jeddah! J'ai plus voyagé en Europe que dans mon pays d'origine. J'ai visité l'Allemagne, l'Autriche, la Suisse, la Belgique, le Luxembourg. J'ai parcouru la France de long en large, du nord au sud et d'est en ouest, mais en Arabie saoudite je ne connais que Jeddah...
Et comment êtes-vous arrivé à Genève?
Des responsables de la Ligue islamique mondiale m'ont un jour appelé pour me demander de reprendre le bureau de Genève. Je me suis plongé durant de longs mois dans une masse de documents pour comprendre au mieux la situation de l'institution. Et j'en ai tiré la conclusion que la fondation méritait, disons, d'être mieux gérée. J'ai alors accepté ce qui représentait pour moi un nouveau défi. Ceux qui prétendent que j'ai opéré des licenciements sans connaître suffisamment la situation se trompent lourdement.
Vous avez déjà eu à redresser une fondation religieuse?
Non, jamais. C'est la première fois.
Pourquoi vous a-t-on choisi, vous?
Vous savez, la plupart des Saoudiens ne savent rien de l'Europe, ils ne connaissent ni ses lois, ni sa mentalité. Moi, j'ai la chance d'avoir vécu longtemps ici et, donc de comprendre forcément assez bien ce qui s'y passe. Et puis j'ai une longue expérience de l'administration d'entreprise, notamment de la gestion du personnel. J'ai même redressé une société en Arabie il y a quelques années.
Vous êtes là pour longtemps?
J'ai un contrat de trois ans.
Certaines voix, ici à Genève, vous soupçonnent d'avoir reçu pour mission une reprise en main idéologique.
Cela n'a strictement rien à voir avec la réalité. Je suis un musulman pratiquant, je prie, je jeûne, mais je n'ai aucune formation en théologie et aucune expérience des institutions religieuses. Ma venue ici n'a rien à voir avec la politique ou la religion. Encore une fois, je suis administrateur et je suis venu faire de l'administration.
Vous êtes resté très discret ces derniers jours. Pourquoi?
Je n'ai jamais été connu et je ne souhaite pas le devenir dans mes vieux jours. Quand j'ai accepté ce travail de directeur de la Fondation culturelle islamique, je n'imaginais pas que j'allais susciter l'intérêt des médias. Mais bon, je commence à comprendre qu'effectivement je ne pourrai pas toujours demeurer dans l'ombre".
Source : Le Temps - vendredi 13 avril 2007
