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Les relations troubles entre des jeunes UDC valaisans et l’extrême droite


«Il appartient au comité directeur de l’UDC de s’interroger sur la pertinence d’avoir des militants soupçonnés d’avoir des affinités ou un lien avec un groupe à l’idéologie radicale»

Vendredi 22 octobre 2021 - 17:32
«Il appartient au comité directeur de l’UDC de s’interroger sur la pertinence d’avoir des militants soupçonnés d’avoir des affinités ou un lien avec un groupe à l’idéologie radicale»

Militantisme Conversations racistes et slogan identitaire: au moins trois membres des jeunes UDC valaisans ont des liens avec un groupe militant d’extrême droite. Insultes raciales, contenus xénophobes et violents. Des propos haineux ont été diffusés sur un groupe de messagerie d’un mouvement d’extrême droite romand, baptisé Militants suisses. Ce dernier, formé en novembre dernier, a été alimenté pendant cinq mois au moins, avant de disparaître des radars. Une poignée de jeunes UDC valaisans on rejoint le canal Telegram (un service de messagerie crypté) du collectif. On ignore aujourd’hui s’il existe sous une autre forme.

 

A sa création, les fondateurs du groupe motivaient leur démarche sur Instagram: «Face à la terreur que subit l’Europe, soyons prêts à nous soulever contre l’islamisation, la racaille et les bien-pensants de la gauche.»

 

L’un de ces jeunes UDC valaisans serait même à l’origine du mouvement, selon le site de gauche renverse.co. Alors que Militants suisses existait seulement depuis vingt-quatre heures, le jeune homme publiait sur ses réseaux privés un appel aux Romands. «Nous créons un groupe qui serait prêt à se mobiliser afin de montrer que la Suisse ne tombera pas comme la France (manifs, banderoles, etc.)», écrivait-il alors. Contacté, ce dernier ne dément pas son implication, mais ne s’exprime pas davantage.

 

Au total, ce mouvement «identitaire» compte au moins trois sympathisants chez les jeunes UDC du Valais romand (JUDC). L’un serait donc à l’origine du groupe, l’une apparaît sur une vidéo diffusée par Militants suisses sur les réseaux et la troisième, la conseillère générale sédunoise Marion Vergères, s’est manifestée sur le canal de messagerie pour commander des autocollants floqués de slogans identitaires.

Une présidente de commune choquée

 

En début d’année, des stickers et des tracts controversés s’étaient multipliés dans le Valais central et dans le Chablais. On pouvait y lire quatre devises: «1 pays, 4 langues nationales, la tienne est de trop», «Ici on mange du porc et on boit du vin. Si ça ne te convient pas, casse-toi», «En Suisse, 70% des prisonniers sont étrangers. Qui paie pour les entretenir? Vous», ou encore «Ma Suisse, je l’aime, pas besoin d’y ramener ta culture de barbare».

 

A Vionnaz, commune où l’un de ces autocollants a été retrouvé, la présidente confiait sur les ondes de Rhône FM être «choquée et atterrée». A la suite de cette affaire, une enquête a été ouverte par le Ministère public et la police cantonale. Elle est, aujourd’hui, encore en cours.

 

La commande des stickers et des tracts s’opérait notamment à travers le canal de messagerie. Une capture d’écran de la conversation atteste que Marion Vergères, élue sédunoise et secrétaire des jeunes UDC, a manifesté son intérêt pour ces autocollants identitaires. «Dans mes souvenirs, j’ai commandé un sticker lié à la statistique des prisonniers. C’est une préoccupation légitime du milieu carcéral et c’est une thématique défendue depuis 2014 par l’UDC», explique Marion Vergères.

 

L’élue se distancie des autres contenus discriminatoires publiés sur le groupe. «Je n’étais pas impliquée dans les conversations, j’ai suivi ce qui se passait de loin. Je pense que l’extrémisme est dangereux, qu’il soit de gauche ou de droite», souligne-t-elle.

 

Pourquoi, dès lors, ne pas avoir quitté le canal? «Telegram est une application que j’utilise que très rarement, je n’y vais simplement pas, sauf cas exceptionnel. Je ne prends jamais le temps de faire le tri», répond-elle.

«Le gâchis du pays»

 

Selon nos informations, plusieurs membres du collectif partagent des liens avec les sympathisants du groupuscule néonazi Radikal Sion/Swastiklan Wallis dont la naissance était détaillée dans nos colonnes en fin d’année dernière. Sur le canal Telegram du collectif, les propos dérapent régulièrement. «Le Nouvelliste» s’est procuré les captures d’écran des conversations.

Certains messages cristallisent la haine, notamment raciale, qui fédère les échanges. «Le gâchis de ce beau pays, c’est pas nous, c’est les noirs, les portugais et surtout les yougo et les arabes», peut-on notamment lire. Un autre renchérit. «A ce rythme, on peut se douter qu’il ne faudra pas plus de quelques générations pour métisser notre pays, choses que certains connards de ces sous-races revendiquent fièrement.» Aucun de ces messages n’est rédigé par l’un des jeunes UDC.

 

Militants suisses, par l’intermédiaire d’une de leurs proches, s’est expliqué sur ces propos haineux. «Nous avons été phagocytés par des personnes d’extrême gauche qui sont à l’origine de ces publications. Ce sont aussi elles qui ont fait ces captures d’écran pour nous nuire», souligne-t-elle.

 

«Le Nouvelliste» a contacté l’un de ces individus qui a rejoint le canal à sa création pour «observer les échanges et surveiller les dérapages». Le jeune homme s’oppose à la défense de Militants suisses qu’il juge contraire à la réalité des faits. «Nous étions deux personnes à être infiltrées sur ce groupe et nous ne sommes pas intervenus. Les personnes qui ont écrit ces messages étaient sur le canal depuis le début. C’est un déversoir de haine.»

Le tatouage nazi d’un ancien JUDC

 

Le «Walliser Bote» a publié récemment des photos d’un ancien membre des jeunes UDC. Sur son torse, on distingue l’inscription 1488. Une référence double à un slogan suprémaciste blanc et à Adolf Hitler. Dans les rangs de l’UDC jusqu’en 2020, le jeune homme s’en est aujourd’hui distancié. Reste que ce cas s’ajoute à la liste des JUDC qui cultivent des relations avec des réseaux à l’idéologie tombant sous la norme pénale antiraciste.

 

La jeunesse agrarienne a-t-elle trop de connivence avec les milieux d’extrême droite? Léonard Martin, président des JUDC, balaie l’hypothèse. «Absolument pas, c’est une minorité. A gauche, chez les jeunes, il y a les mêmes cas de figure, mais personne n’en parle.» Et d’ajouter: «Si on constate des problèmes, on les réglera à l’interne.»

 

Contacté, le président de l’UDCVr, Cyrille Fauchère, estime lui aussi que la jeunesse du parti ne cultive pas d’accointances particulières avec des acteurs de l’extrême droite. «Il se peut qu’il y ait quelques individus qui soient plus élastiques dans leurs valeurs, mais ce n’est en aucun cas la ligne de l’UDC.»

 

Le cas valaisan pas isolé sur la scène romande

 

En automne dernier, l’UDC Vaud, présidée par Kevin Grangier, a auditionné l’un de ses membres pour avoir arboré un t-shirt faisant la promotion de concerts néonazis. S’ouvre alors une collaboration avec la Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation (CICAD). Son secrétaire, Johanne Gurfinkiel, se souvient d’un «accueil chaleureux» de la section. «L’UDC a profité de cette occasion pour avancer, selon leurs dires, la réflexion jusqu’à une modification de leur règlement», souligne-t-il. «Désormais, à l’UDC Vaud, un membre peut être éjecté du parti si son comportement est contraire à l’engagement du parti.»

 

Le dialogue n’est toutefois pas toujours garanti. «Il y a de grandes disparités entre les cantons, cela dépend de l’ouverture de la personne qui décide», précise le secrétaire. A Fribourg, fin 2020, deux membres de l’UDC sont accusés de suivre sur les réseaux sociaux des pages associées à un groupuscule néonazi. La CICAD se heurte alors à une section imperméable. «Il a été impossible de nouer un dialogue constructif. L’UDC Fribourg a décrété qu’il n’y avait pas de problème et que ces personnes ne souscrivaient pas à des idéologies néonazies. Ajoutant que désormais le dossier était clos, sans même que nous puissions en discuter de vive voix. C’est un peu cavalier», reprend Johanne Gurfinkiel.

 

Et en Valais, la CICAD cultive-t-elle des liens avec le parti agrarien? «Nous n’avons plus eu de contacts avec l’UDCVr depuis l’époque Freysinger», explique le secrétaire. Selon lui, la proximité de certains JUDC avec le groupe Militants suisses est une mise à l’épreuve. «Il appartient au comité directeur de l’UDC de s’interroger sur la pertinence d’avoir des militants soupçonnés d’avoir des affinités ou un lien avec un groupe à l’idéologie radicale.»

 

Source : Le Nouvelliste, 31 août 2021